De Franck Doyen, je me souviens avoir découvert il y a maintenant une poignée d’années, un livre qui m’avait donné l’envie de le rencontrer et de le faire intervenir avec moi dans un certain nombre de classes afin qu’il puisse rendre davantage sensible aux jeunes qu’on immerge de plus en plus dans les mondes artificiels de la technologie numérique qu’il existait ou avait existé des formes de relations plus puissamment tissées avec les éléments fondamentaux de la nature. Les Chants de Kiepja, qui évoquent l’univers aujourd’hui disparu des populations Selk’nam des côtes sud-ouest de l’Amérique du sud, sonnaient en effet comme un émouvant rappel de ce que nous avons perdu, pas simplement une vie infiniment plus difficile, mais une vie dans laquelle tout, de l’eau aux pierres en passant par les étoiles, la lune, la lumière, les plantes, l’homme et les animaux, pouvait encore communiquer, se mêler, voire échanger avec nous de multiples et généreuses énergies. (Voir : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2022/06/nous-sommes-tous-des-ruisseaux-dune.html )
Le recueil qu’il vient de m’adresser, Le Ciel sur ton visage, lui aussi paru chez Faï fioc, se situe dans ce prolongement. Mais sous la forme d’un livre de poèmes s’adressant directement à un enfant d’aujourd’hui passablement imaginaire, ignorant tout de Tik-Tok, du téléphone portable, des automobiles, des questions de harcèlement, des éphémères idoles du sport, de la musique et de la mode. Un enfant qui vivrait dans une sorte de campagne protégée sans jamais avoir vu de Mac-Do. Cela donne d’assez jolis poèmes soutenus par de tout aussi belles et jolies illustrations dues au talent ici quelque peu japonisant de Catherine Renaud-Barret, artiste vivant actuellement entre Tanger et Bayonne.
Projeter ainsi vers l’avenir cette vision d’une existence faisant intimement corps avec l’herbe, les saisons, les couleurs, le silence, les insectes, le loup, les plumes des oiseaux, la pluie… et les grandes questions que nous pose la multiplicité des formes du vivant prises chacune dans leur propre durée, relève sans doute, chez l’auteur d’une forme de désir nourri de nostalgie profonde. Et ce n’est que très fugacement que le poème fait ici écho au fracas délétère du monde qui nous parvient chaque jour à travers les radios. Malheureusement, vu d’aujourd’hui, il existe plus de probabilités que le monde qui attend notre enfant ressemble à celui qu’imagine La Route du romancier américain Mac-Carthy, qu’à celui ici brossé poétiquement par notre auteur. N’empêche qu’en insistant quand même sur l’idée que la vie est pour l’essentiel avancée, marche et immersion, immersion d’abord puis avancée vers un futur qu’on peut en partie peut-être encore écrire, qu’en rappelant à son jeune lecteur qu’il existe bien une beauté du monde naturel à laquelle il importe de se montrer sensible, l’ouvrage de Franck Doyen reste un livre nécessaire.
extrait :
tu avances aussi
vers une autre époque de ta vie
avec tes questions et tes colères
tes inquiétudes tes joies
avec les bêtes passées
présentes et à venir
avec tous les êtres que tu aimes
et parfois tu écris
tu dessines ou tu lis
pour trouver la beauté
et parfois non
et c’est ainsi
dans ce livre
ou dans un autre
ou encore dans aucun livre
dans ta vie
page 60

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