Certes je ne saurais humainement rendre compte de tous les ouvrages qui me sont adressés. N’empêche que je suis désolé de n’avoir pas en son temps au moins évoqué la sortie au Temps qu’il fait de ces Sonnets de la tristesse dans lesquels Jacques Lèbre dont j’ai toujours apprécié le travail évoque la petite dizaine d’années de visites épisodiquement rendues par lui à sa mère placée en maison de retraite quelque part dans l’Aubrac.
« Faire rimer vieillesse avec tristesse cela n’est guère difficile » reconnaît Jacques Lèbre « même si c’est rester loin du compte de ce qu’ils vivent, les vieux. »
On a lu beaucoup, au cours de ces dernières années, de ces textes par lesquels un fils, une fille, tentaient de mettre des mots si possible justes sur ce drame particulier qu’est l’accompagnement dans sa progressive disparition d’un parent plus ou moins bien aimé. Les mots de Jacques Lèbre qu’il a paradoxalement cherché à retenir dans le cadre en principe corseté du sonnet, tout en s’en libérant par l’absence de contraintes de rime et de métrique, je ne dis pas de rythme, relèvent d’une volonté de parole qui incertaine toujours de sa vérité cherche sans surjouer les affects dont elle est traversée, ce serait plutôt le contraire, à partager avec nous ce qu’il faut bien considérer comme une violence que nous fait subir intimement, la vie.
Toutefois, le lecteur qui se plongera dans ces textes à la tonalité clairement prosaïque, ne manquera pas d’être frappé par le sentiment de distance qui en dépit de l’attachement qui lie le fils à sa mère demeure entre eux et même davantage se creuse, du fait des atteintes de l’âge. Ainsi, ne serait-ce que par rapprochement, la mère n’échappe pas aux nombreuses comparaisons et métaphores qui viennent animaliser les personnages de l’EHPAD parmi lesquels l’auteur évolue avec une gêne perceptible. Sans doute en partie du fait du miroir qu’ils lui tendent de son propre avenir.
On reste encore sur le bord, on plongera plus tard,
Car l’on dirait bien des poissons dans un étang,
Certains, bouche ouverte pour aspirer encore un peu d’air
Avant l’asphyxie finale qui à chaque instant les guette.
D’ordinaire, la perte d’un être cher, s’accompagne de toute une montée, une levée de ces souvenirs de moments, heureux ou malheureux, qu’on a connus à ses côtés. Du fait sans doute ici de la perte de mémoire dont souffre l’ancienne institutrice, quasi centenaire qui fut – c’est ainsi qu’il le ressent – sa mère, Jacques Lèbre évoque très peu, sinon aucun, de ces lointains mais chers lambeaux de passé commun, par lesquels se retisserait avec sa mère quelque chose d’un lien. Le poète ici n’est pas Orphée. Il ne vient rien ressusciter. N’utilisant même à aucun moment le « tu » qui relancerait virtuellement le dialogue. S’impose alors surtout le déprimant tableau d’une vie qui fut mais autrefois, bien vivante, dont ne restent que quelques souvenirs figés, auxquels on n’a plus part. Toujours donc la même impression de distance. Celle qui, dans ces douloureux sonnets, fait monter en moi la tristesse.
CHOIX DE TEXTES :
Les deux sonnets que j’ai retenus encadrent dans le volume la suite de textes qui l’un après l’autre montrent le quotidien terriblement rétréci des vieillards qui « en rang d’oignons ou en cercle dans la salle commune, menton qui tombe sur la poitrine » finissent leur vie en maison de retraite et « semblent ne plus rien attendre – sinon la mort ». Dire que le tableau ici dressé par l’auteur est particulièrement déprimant serait un euphémisme. Mais de même qu’il est important de ne pas détourner nos regards du spectacle des innombrables violences qui défigurent autour de nous le monde il importe de ne pas négliger celles qui touchent ces personnes devenues pour nous trop âgées qu’on se voit forcés de « parquer les uns après les autres » dans « ces parcs à vieillards », « mis là comme au rebut ».
SONNET 1
On voit parfois, quand on traverse un village,
un coin de rideau qui se soulève au bas d’une fenêtre,
puis le mouvement de recul d’un visage ridé
c’est que nous aurons regardé dans cette direction,
attirés par ce mouvement – comme d’une aile d’oiseau –,
soudain, il ce sera inscrit dans notre champ de vision.
Rabaissé, le rideau estompe le visage, puis le gomme
comme si depuis la nuit des temps le dessin devait être raté,
celui d’une vie, eau morte qui désormais clapote
derrière une fenêtre qui désormais sert de frontière,
mais transparente pour laisser voir ce qu’il y a d’encore vivant
dehors où nous passons. Et nous n’aurions rien soupçonné
si le rideau n’avait pas été soudain corné, comme la page
d’un livre quand on en interrompt la lecture.
SONNET 41
Lorsque je suis de nouveau entré dans la maison de retraite,
avec mon frère et sa compagne pour vider la chambre,
c’est l’odeur qui soudain est montée jusqu’à mes narines ;
lorsque j’en ressortais après avoir visité ma mère, je le sais,
c’est cette odeur qui collait et poissait, telle une brume.
Dans une chambre, assis sur un fauteuil roulant, silencieux,
nez collé à la vitre, un vieil homme s’imbibe du paysage.
Nous traversons plusieurs fois la salle commune
avec des sacs pleins de vêtements, chaussures, pantoufles,
mais aucune réaction parmi les vieux assis là, savent-ils
que l’une des leurs est morte le 30 octobre ? J’en doute.
Au dernier passage, s’arrêter un instant devant l’accueil,
dire « La chambre est vide » et soudain sentir
une première bouffée de larmes, vite réprimée — réaliser.

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