J’aime quand un livre, surtout de poésie, m’amène à me tourner vers des domaines de connaissance dont jusque là j’ignorais tout. On sépare trop la poésie du savoir. La réduit trop au seul sentiment. Au sensible. Alors qu’on sait bien qu’elle a depuis toujours partie liée avec ce que j’appellerai la science réfléchie et interrogeante du monde. Voici plus d’une dizaine d’années que je passe chaque matin entre une Barque des morts et une pyramide pour longer sur quelques mètres ce petit Nil que des jardiniers paysagistes ont figuré juste à côté de chez moi pour célébrer dans le jardin qui porte aujourd’hui son nom, mon ancien compatriote, le grand Mariette Pacha qui, dans la seconde moitié du XIXème siècle, en Égypte, mit à jour quantité de sites, fouillant plus de 300 tombes, exhumant plus de 15000 objets dont ce fameux Scribe accroupi qui fait aujourd’hui l’une des fiertés du département d’égyptologie du Louvre. Je vis à proximité d’une image de l’Egypte ancienne et ne sais pourtant rien, moi qui me crois cultivé, de son exceptionnelle littérature. Une littérature dont on peut dire qu’elle fut pourtant la première dans la longue histoire de l’humanité à tenter d’éclairer le monde.
Merci donc au poète Gilles Jallet de m’avoir amicalement adressé le dernier et troisième volume de ses Utopiques, sous titré Hout-Ka-Ptah, littéralement comme il l’indique, « La Maison du Ka de Ptah », qu’il présente comme « une réinvention, en même temps qu’une retranscription, dans une nouvelle prosodie modernisée et versifiée, de cinq poèmes classiques du Moyen Empire égyptien », période allant en gros de 2000 avant J.C. à 1780. De l’autoportrait de Sinouhay, au Monologue du Cœur, en passant par l’Île du serpent Ka, le Débat entre un homme et son Ba, et Le Charme d’eau, l’ouvrage que nous donne ici Gilles Jallet nous montre une littérature déjà profondément nourrie de toutes les complexités de la vie, abordant de façon pour nous frappante les thèmes de l’exil, de la mort, du suicide et même de la nécessité pour l’écrivain, de ne pas rester enfermé dans les formes anciennes et d’avoir sans cesse à renouveler sa langue.
On sait que toute cette riche et diverse littérature conservée plus ou moins, sur tablettes, monuments, papyrus, dans les grands musées du monde, finit par devenir du fait du développement de nouvelles formes d’écriture, indéchiffrable durant des siècles, jusqu’à ce que la découverte de la pierre de Rosette en 1798 permit à Champollion d’aider enfin l’humanité à en percer le mystère. Les anciens égyptiens étaient bien conscients de la force des ouvrages de l’esprit qu’ils estimaient capables de faire échec au temps, mieux que toute autre construction humaine. C’est ce que nous dit un texte de l’époque des rois ramessides :
Un livre est plus utile que de bâtir une maison,
qu’une chapelle à l’Occident,
il vaut mieux que de fonder une résidence,
qu’une stèle dans une demeure divine.
[…]
Les érudits qui ont prédit l’avenir,
ce qui est sorti de leur bouche s’est produit ;
on peut le retrouver dans les vers qu’ils ont écrits
et dans leurs livres.
Ils ont fait des enfants des autres leurs héritiers,
comme leurs propres enfants.
Ils ont enfoui leur talent pour la terre entière,
lisible dans leur enseignement.
Ils s’en sont allés, et leurs noms seraient oubliés,
si l’écrit ne maintenait leur souvenir. [1]»
Personnellement je trouve beau qu’un poète d’aujourd’hui conclue, comme le fait Gilles Jallet dans le troisième volume de ses Utopiques, une œuvre personnelle riche et profonde[2] en « faisant revivre au présent ces longs poèmes de l’Égypte ancienne ». D’autant qu’il ne s’agit en rien pour lui d’en épingler les fragments comme on épingle sur le liège de beaux papillons morts qui ne voleront plus jamais. Mais qu’il s’agit de leur redonner lieu. D’en réactiver, à des millénaires de distance, la charge ancienne de pensée, dans l’espace toujours ouvert de notre temps. Ce qui finalement ne fait que manifester à sa façon la vérité profonde d’une littérature dont l’offrande vaut promesse physique d’éternité.
[1] Source : La littérature de l’Égypte ancienne en huit volumes, par Bernard Mathieu, aux Belles Lettres.
[2] Voir notre présentation des UTOPIQUES, 1 : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2023/05/intelligence-de-la-poesie-sur-les.html et des UTOPIQUES, 2 : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2024/09/rentree-2024-25-quelques-poemes-avec.html

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