mercredi 5 avril 2023

DEUX POÈMES. PEUT-ÊTRE TROIS. SANS DOUTE AUSSI DAVANTAGE.

 

Je m’étais engagé à dire quelque chose des deux ouvrages ensemble, Falaise au ventre de Maud Thiria et Le Chaos dans 14 vers, anthologie bilingue du sonnet anglais de Pierre Vinclair. Je sais. J’ai tendance à présumer de mes forces. Oublier le temps qui m’est malheureusement compté. Écarter de mon esprit la connaissance au fond que j’ai de la vanité de ces choses qui ne changent rien de la vie. Si ce n’est qu’elles l’occupent. Ce qui peut-être lui suffit.

Falaise au ventre est un titre qui me parle. Comme de ramener toute pensée du monde et de ce qui nous travaille, s’accomplissant pour finir en parole, à quelque chose qu’on pourrait dire de l’ordre du paysage. Pas du pays . Non. Du paysage Qui n’a d’autre réalité que celle du regard si possible précis, si possible tendu, si possible élargi mais toujours reconstruit, qu’on porte humainement, singulièrement donc et solitaire sur les choses.

Le Chaos dans 14 vers, c’est-à-dire ici à l’intérieur de cette forme dite fixe que constitue le sonnet, est une formule admirable. Que Vinclair comme il l’indique au tout début de sa préface[1] emprunte au premier vers d’un sonnet de la poète américaine Edna St. Vincent Millay.

De ce déconcertant chaos, nul mieux que les sonnets du poète anglais Gerard Manley Hopkins, qu’une petite amoureuse anglaise m’aura fait découvrir dans ma lointaine jeunesse, ne peut à mon avis servir d’illustration. Tiré d’ailleurs des Terrible Sonnets de la fin, celui que je retiens pour cette libre chronique n’est peut-être pas sans lien avec ce que voudrait aussi nous suggérer le poème de Maud Thiria que je mets, tout arbitrairement ici, en parallèle. Rapprocher n’est jamais inutile. Toujours révélateur et entraînant. Ne vivons-nous pas en fait, surtout, dans la résonance ? Un indébrouillable complexe en nous d’échos, d’affinités, de liens.  

Face au paysage tourmenté qu’il contemple et tente d’exprimer de sa vie, Gerard Manley Hopkins laisse libre cours à ses cris. Mais continue de chercher secours dans la grande voix consolatrice qu’est pour lui la religion. À laquelle il a beaucoup, beaucoup trop sans doute, sacrifié. Son paysage intérieur est de tempête. D’ouragan. Ses reliefs sont de précipices. Sa navigation est tout entière menacée d’inhumains écores. Et c’est sous la dure écorce du sonnet, de ses impérieuses contraintes auxquelles il ajoute encore nous rappelle Vinclair sa propre exigence métrique, son Sprung Rhythm, « manière d’accentuer la première syllabe de chaque pied, de manière à conférer au vers un rythme bondissant proche de la langue parlée ou des chansons folkloriques », c’est, dans l’exacte soumission donc à cette discipline,  que l’auteur du célèbre poème intitulé The Windhover, pendant pour l’Angleterre de notre tout aussi célèbre Albatros, élève, oui, renverse tout entier devant nous, son chant.

Peut-être que le miracle ici de l’art face aux débâcles de la vie est le même que celui qui préside à l’oxymorique vision qui clôt le poème de Maud Thiria quand elle nous rend évidente cette « étrange/ familière muqueuse/ des pierres ». Où se dit, pour moi, toute la puissance réconciliatrice et attentive du vivant. Qui me fait cette fois penser à cet autre merveilleux sonnet d’un autre Gérard. De Nerval cette fois. Intitulé Vers dorés. Dont la lecture maintenant, seule sans doute, suffit.



[1] Qui mériterait vraiment que j’en dise davantage comme des choix d’ailleurs originaux et justifiés qu’il fait tant des auteurs, du nombre de textes qu’il retient et des formes particulières qu’il adopte pour les traduire. Je m’aperçois d’ailleurs, me relisant que je n’ai même pas mentionné, comme à l’accoutumée, les valeureux éditeurs : Lurlure pour Vinclair, LansKine pour Thiria.

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