mardi 21 avril 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : LES HAUTS-FONDS DE JEAN-PIERRE CHEVAIS AUX ÉDITIONS REHAUTS.


 

 

Il est des ouvrages de poésie qu’on aimerait voir lus par ces jolis fabricants de vers qui recyclent à longueur de pages des images, des formes et des sentiments convenus. Peut-être y apprendraient-ils à se montrer un peu moins satisfaits d’eux-mêmes et se mettraient-ils à comprendre que le poème vraiment commence quand il cesse de rassurer.

De Précis d’indécision, paru en à l’Atelier La Feugraie jusqu’à l’État des ciels à l’approche de la mer, en passant par Le Temps que tombent les papillons, parus quant à eux chez Rehauts, Jean-Pierre Chevais aura introduit son lecteur dans un univers poétique fortement personnel où les relations pourtant étroites de l’être avec le monde, notamment à travers la parole, sont choses essentiellement mouvantes, prêtes toujours à nous désarçonner. Son dernier recueil Les Hauts-fonds, toujours chez Rehauts, me semble aller toujours plus loin dans cette direction.

Derrière cette image des hauts-fonds qui parlent de soulèvements, d’affleurements mais aussi de recouvrements, de relations en partie invisibles entre ces deux éléments de la terre et de l’eau, se découvre l’image d’un espace d’expression toujours imprévisible, pris entre le vouloir dire d’une parole habitée par son propre désir et sur elle le poids de toute la matérialité insistante et fluante des choses. Jean-Pierre Chevais avec ses papillons, ses ciels qui n’en finissent pas de varier, sa mer qui n’est que mouvements, refus définitif de s’enfermer dans ses propres limites, est justement de ces poètes que leur obstinée volonté d’expression n’aura jamais conduit à prétendre avoir prise arrêtée sur la forme des choses.

lundi 13 avril 2026

AVEC LE GRAND CHŒUR DISPONIBLE DES POÈTES AIMÉS : RENDRE SOUFFLE DE FRANÇOIS COUDRAY, CHEZ BRUNO GUATTARI.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

comme l’herbe à nouveau imprime en mon corps sa fragile typographie ouvre la page / champs où l’enfance courait parmi les herbes hautes les ombelles ombrelles flottantes des achillées des ciguës des grandes astrances et la rouille acidulée des oseilles / lorsque les vaches ne louaient pas les prés où / maintenant / poussent lotissements et chalets en forme de pavillons et même d’immeubles route / trois  fois élargie et quoi renié sur le bord de laquelle coulaient / pour la première fois / les larmes     de l’aïeul chênes et châtaigniers arrachés qu’une autre enfance / bien plus lointaine encore /  avait plantés pour ombrer le chemin apprend-on ainsi / à aimer la disparition

 

son goût de terre craquelée

 

Oui. C’est une poésie de la participation tout entière de l’être à la physique même abîmée du monde que nous propose François Coudray dans ce recueil que viennent de me faire parvenir les éditions Bruno Guattari. Et c’est dans la conscience douloureuse et tremblante souvent qu’il a du temps, des morts qui le traversent, que progresse l’ouvrage dont le titre marque bien l’intention : celle d’une volonté de résistance contre une triple asphyxie : l’asphyxie écologique d’un monde dit « saccagé », l’asphyxie intime d’une somme de pertes subies, à commencer par celle personnelle de l’enfance, et celle pour finir du langage menacé par l’impuissance comme le trop plein des mots.

samedi 11 avril 2026

OH LE BEAU MONDE ! À PROPOS DE MA RÉCENTE DÉCOUVERTE DU MUSÉE COGNACQ-JAY À PARIS.



 

« Oh le beau jour encore que ça aura été. »

Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett

Sur le haut de leur coiffe, elles attachaient de longues barbes flottantes. Prolongeaient les courtes manches de leur robe, de deux ou trois volants de lin, de coton, le plus souvent de dentelles. Tout autour d’elles n’étaient qu’étoffes vaporeuses, de mousseline, de gaze, contrastant avec la rigidité de ces paniers dont elles élargissaient jusqu’à l’extravagance leurs hanches. Et cela faisait au XVIIIe siècle le grand bonheur des peintres qui trouvaient là matière à exhiber, quant à eux, leur talent.


C’est autre chose pourtant que je retiens de ma visite de l’exposition, au Musée Cognacq-Jay, intitulée Révéler le féminin, Mode et apparences au XVIIIe, où se découvrent c’est vrai d’assez magnifiques portraits de femmes posant dans d’impressionnantes toilettes, l’un des plus intéressants étant ce portrait de femme écrivant à ses enfants, d’une certaine Adélaïde Labille-Guiard, peintre jusqu’ici inconnue de moi, et qui, fille de mercier, était plus qu’aucune autre, sans doute, prédisposée à rendre sur la toile la beauté des matières et la finesse de leur exécution.

jeudi 9 avril 2026

LIVRES D’AMI(E)S.

Heureux de rassembler ce matin sur l’une de mes tables de travail ces 4 livres que des poètes amis ont mis ces derniers jours entre mes mains. N’étant pas encore tout à fait une I.A. je ne saurais proposer ici de note de lecture précise sur ces divers ouvrages que j’ai fait poser en attendant sur une belle lithographie de Jean Messagier qui fut à ce que j’en sais une figure de passage entre l’abstraction lyrique et la pensée écologique avant la lettre. Camille et moi ayant récemment participé à une rencontre orchestrée par François Coudray autour de l’écologie poétique et le recueil de ce dernier plaçant l’herbe en préambule, je ne puis m’empêcher sachant à quel point l’herbe, l’herbe au vent – phlomis herba-venti, est chère aussi au cœur de mon ami Jean-Pierre dont je connais bien le vieux jardin picard, je ne puis m’empêcher donc, de placer leur recueil sous le signe de cet artiste qui sculptait aussi le sable, la neige ou les herbes fauchées. Ne dédaignait pas non plus ces vieux murs couverts de signes auxquels dans son ouvrage s’intéresse Camille. Et s’efforçait comme nous y invite depuis toujours Laurence, de nous donner la force d’habiter mieux ce monde compliqué, amplifiant en majuscules, comme elle l’écrit, les existences minuscules.


 

mardi 7 avril 2026

TROIS PIÈCES ET D’UN CERTAIN RAPPORT AU PUBLIC D’AUJOURD’HUI.


 

En matière de théâtre je ne suis qu’un suiveur. Depuis de longues années mon épouse et compagne, qui adore le théâtre, la scène et ses acteurs, m’aura fait découvrir nombre d’œuvres dont je ne saurais dire si elles sont de fait réellement majeures mais qui m’auront semblé la plupart du temps tout-à-fait remarquables. Son goût en la matière ainsi que ses connaissances étant largement supérieurs aux miens, je la suis donc en toute confiance, les spectacles qu’elle choisit n’étant jamais dépourvus d’intérêt. Ainsi cette dernière semaine j’aurai pu assister à la seconde partie d’Ici sont les dragons, vaste fresque historique, présentée au Théâtre du Soleil par la compagnie d’Ariane Mnouchkine, la longue, très longue performance d’Angelica Liddell, Vudu, au théâtre de l’Odéon et Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, avec les acteurs de la Comédie française au Théâtre de la Porte d’Italie.

N’étant pas critique théâtral, je ne m’aventurerai pas à livrer ici une analyse comparée de ces trois spectacles, mon propos ne visant au départ qu’à faire état de ma stupeur devant les réactions du public, telles qu’il m’a été donné de les observer à la fin d’un de ces spectacles, réactions qui nous en disent long, je crois, sur les phénomènes d’entraînement à l’œuvre dans nos sociétés actuelles où l’idéologie, le discours – ici pour commencer le discours soit-disant féministe – l’apparence de la radicalité, l’emportent de plus en plus sur la réalité des formes et la vérité des contenus.

dimanche 29 mars 2026

DIMANCHE DES RAMEAUX. CE QU’EST AU FOND LA VOIX PARMI TOUT CE QUI RENVERSE.

 

 Je ne suis pas trop, je crois, de ces montreurs appliqués à s’exhiber partout, enchantés et glorieux qu’ils sont de leur trop souvent vaine et servile production. J’ai plaisir cependant à partager dans les quelques espaces qui me sont accessibles, des textes témoignant de la singularité du poète qu’à mes heures et depuis si longtemps maintenant, je suis. Poète qui, fondamentalement méfiant à l’égard des prétendues évidences discursives : celles du « je », celles du sens donné, celles d’un monde supposé immédiatement disponible au langage, s’en est toujours remis à une exploration patiente et exigeante de la langue envisagée comme lieu commun : un espace partagé, hérité, traversé de mémoires, mais toujours à réinventer.

samedi 28 mars 2026

DIRE DEPUIS SA PEAU. SUR L’OUVRAGE DE BENOIT COLBOC, PEU À PEUR, AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.

Ce n’est pas un livre tout à fait ordinaire. Certes les ouvrages de poésie visant à l’expression d’une souffrance personnelle liée à des chocs traumatiques remontant à l’enfance ne manquent pas, mais peu parviennent comme ceux de Benoit Colboc – je pense aussi à Topographies et Tremble parus chez le même éditeur – à les rendre sensibles à travers une langue à ce point urgente et tourmentée. Publié dans la belle maison d’Isabelle Sauvage, ce court livre de quelques 70 pages expose dans une espèce de nudité poétique assez rare l’itinéraire d’une existence qui d’abord tentée par diverses formes d’auto-destruction, marquée en profondeur par une sorte de dégoût de son propre corps perçu comme prisonnier d’une peau de lait, c’est-à-dire d’enfance, dont il lui faudrait à tout prix se débarrasser, se découvre peu à peu, peu à peur, non des occasions de s’accepter enfin dans sa monstruosité supposément foncière mais une façon de se prolonger, de se constituer à travers la parole en une sorte de plus humain et supportable compagnonnage.

lundi 16 mars 2026

POUVOIR DES VRAIES IMAGES. À PROPOS D’UNE FIGURE DE DANIELE DA VOLTERRA ET DES MULTIPLES MASSACRES QUI DÉFIGURENT NOTRE MISÉRABLE HUMANITÉ.


Nous sommes accablés d’images. D’images transitives par quoi le monde nous est donné à voir dans une fausse et illusoire transparence. Destructions, guerres, attentats, accidents, catastrophes, notre cerveau de plus en plus est saturé d’images qui finissent par ne plus trouver en nous de résonance. Si ce n’est d’engendrer cette diffuse et paralysante angoisse nous persuadant peu à peu que nous avançons inexorablement vers notre fin.

C’est pourquoi aux images disons mimétiques, purement spectaculaires du monde, il est toujours bon de préférer les images secondes, réflexives, vibrantes que leur évidente matérialité de toile, d’encre, de pigments, de papier… , nous oblige à interpréter non plus comme la flagrance même du monde, mais un acte sensible de pensée figurante qu’il nous appartient, touchés singulièrement que nous serons en profondeur par leur possible puissance, de reconstruire dans le commun cette fois disputable d’une parole.

Considérant aujourd’hui le magnifique dessin réhaussé à la craie rouge du peintre du cinquecento Daniele da Volterra, représentant une simple femme courbée, apparemment en pleurs et exprimant à mes yeux d’aujourd’hui toute la douleur du monde, je ne sais si je dois parler à son propos de litote ou d’euphémisme. Affirmer qu’il dit le moins pour faire entendre le plus ne me semble pas, à propos de ce dessin, plus approprié que de penser qu’il pourrait simplement évoquer ce qui accable depuis toujours notre souffrante humanité en évitant de mettre sous nos yeux ce qui risquerait de nous paraître insupportable.

dimanche 15 mars 2026

À DÉCOUVRIR : LA LANDE DE LUCILE LELOUP AUX ÉDITIONS MF.

Là où ce grand pin et ce blanc peuplier aiment à marier l’ombre hospitalière de leurs rameaux, et où cette source fuit et murmure en luttant contre son bord oblique,

 

Ordonne d’apporter les vins, les parfums, les fleurs éphémères des frais rosiers, tandis que ta richesse et ton âge, et les noirs fils des trois Sœurs le permettent encore.

 

Tu seras privé de ces bois achetés, de cette demeure, de cette villa que baigne le Tibre jaune ; tu en seras privé, et un héritier s’emparera de ces biens longtemps accrus.

 

Je relisais ce matin ce court texte d’Horace, passage d’une Ode adressée à un certain Q. Dellius, passage où se dit l’attachement des poètes latins du tout début de notre ère à ce qu’il est convenu d’appeler la Nature, qui serait plutôt la campagne ou même encore le jardin. Et je me disais qu’en fait ce qui s’exprimait surtout dans ces vers c’était la grande fragilité de nos destinées humaines, le caractère puissamment éphémère du lien que nous entretenons avec les choses qu’on aime, celles qui s’offrent tout gratuitement à notre vue, celles surtout que nous nous ingénions à aménager, pour, les possédant, en jouir à notre guise, de manière solitaire ou en les partageant avec notre famille et quelques rares amis. Notre besoin de paysage ne serait-il finalement que l’une des façons pour nous de ralentir pour l’embellir le temps. Et de nous éprouver vivant bien à l’écart du fracas et des tensions de la société humaine, dans le monde élargi des éléments présidant à l’existence autour de nous de l’univers.

Bon. Pas trop étonnant quand on s’appelle Leloup – je plaisante -  de s’intéresser un peu plus que les autres aux arbres, aux bois, aux bergeries anciennes, à tout ce qui autour d’une vieille ferme familiale a de sauvage mais se voit habité de cette forme de présence humaine qui en dépit bien sûr des difficultés, aura appris à faire corps avec son lieu.

mardi 10 mars 2026

À PARAITRE : STABAT INFANS DE GÉRARD HALLER À L’ATELIER CONTEMPORAIN. S’ÉPROUVER EN DÉPIT DE TOUT, COMMUNS.

C’est une œuvre déroutante, un dessin à l’encre, rehaussé à l’aquarelle, sur un lin apprêté à la craie, collé ensuite sur carton puis découpé et réassemblé de manière à ce que le haut de l’image en devienne le bas et que le spectateur en voie bien la scissure. Cette œuvre, intitulée Auserwählter Knabe (L’Enfant élu), est de Paul Klee. Et date de la toute fin de la première guerre mondiale, 1918.

samedi 7 mars 2026

Y-A DU BOULOT ! EXTENSION DU DOMAINE DE LA SOUMISSION.

MAGRITTE, LA LECTRICE SOUMISE, 1928

 

Le hasard aura voulu hier que j’ouvre les pages de deux romans policiers dont mon fil d’actualité Facebook célébrait les mérites. L’un d’eux étant censé se dérouler dans les lieux mêmes que j’habite et dans lesquels j’aime à laisser vagabonder mon esprit et mon chien, je n'ai pu m'empêcher de chercher à le découvrir. Même chose avec le second qui se déroule lui dans un état du sud de l’Amérique de Trump et qui lui me tentait par ce qu’il me promettait de complet dépaysement.

Dire que l’écriture du premier des deux me parut très vite indigeste ne serait qu’un euphémisme. Certes on ne lit pas un polar seulement pour des raisons de qualité de phrase. Encore que. Comptent bien entendu l’originalité de l’intrigue, la force des tensions dramatiques, souvent aussi le rendu sinon l’épaisseur de caractère des différents personnages et pour moi la façon dont je me sens immergé vraiment dans un milieu tant physique que social ainsi que politique. Mais là n’est pas ce que j’ai aujourd’hui envie de dire. Qui tient à quelque chose de profondément déprimant. Les nombreux avis laissés sur le site de lecture de mon polar en Côte d’Opale, faisaient état de véritables qualités d’écrivain vantant un style haletant emportant totalement son lecteur[1]. Le premier chapitre en effet s’applique bien à évoquer une fuite à travers la forêt afin d’échapper à ce qu’on imagine être un danger redoutable. Mais tout y est redondant. Saturé. Quasi tautologique[2]. De l’ordre non de l’écriture mais de la rédaction. Le point d’orgue à mes yeux étant atteint à la lecture un peu plus loin de cette scène d’amour que je ne peux résister à l’envie de partager ici : « S’extirpant de sous les draps, Marcus Kubiak et Zoé Rousseau relâchèrent leur étreinte savoureuse, se déliant l’un de l’autre. L’extase déversait son exquis nectar dans les moindres parcelles de leurs corps ruisselants. Des vestiges de plaisir rosissaient leurs visages. »

mardi 3 mars 2026

PARADISIACA. UN LAC-OPÉRA DE ELKE DE RIJCKE AUX ÉDITIONS MF, COLLECTION POÉSIE COMMUNE.


C’est une belle ambition que celle de cette toute récente collection, Poésie commune, que d’entreprendre, par ses publications, de générer du commun, à travers des formes inventives affirmant ce nécessaire continuum entre expériences de vie et expériences de langage, les deux travaillant comme il se doit à s’enrichir l’une par l’autre.

mercredi 25 février 2026

CONTINUER LA RENCONTRE AVEC JAMES SACRÉ : SI LA SIMPLICITÉ NOUS A QUITTÉS ? CHEZ POTENTILLE.

Plaisir de recevoir ce matin « à la demande de James », la récente publication par Anne Brosseau et sa maison d’édition Potentille, du joli livret cousu main que le poète montpelliérain James Sacré a consacré à l’évocation de diverses linogravures d’un de ses voisins artiste, Raphaël Segura. Certes, dans l’espace limité d’un tel ouvrage on ne retrouve pas l’ampleur des grands James Sacré que sont, parmi la très longue suite d’ouvrages publiés par notre poète depuis La femme et le violoncelle, chez J.C. Valin en 1966 ou Cœur élégie rouge au Seuil en 1972, ses trois livres marocains repris par Tarabuste[1] ou le magnifique America solitudes de chez André Dimanche pour ne citer que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit. Mais tout poème de James Sacré donne au lecteur que je suis l’impression d’une sorte de conversation, de rencontre continuée pour reprendre le titre de l’ouvrage de poche paru au Castor Astral en 2022. La même impression toujours d’une forme, totalement ouverte et libre, d’attention demeurant incertaine de son pouvoir et de ses vérités.  Ainsi devant une linogravure de Raphaël Segura :

mercredi 18 février 2026

À PROPOS DE L’OUVRAGE DE SEREINE BERLOTTIER, CE QUI PASSE, PASSE : VOIX DE GEORGES PEREC, AUX ÉDITIONS L’OEILÉBLOUI.

 

C’est le troisième livre, je crois, que je lis pour en parler un peu ici, de Sereine Berlottier. Et Ce qui passe, passe, voix de Georges Perec, que nous proposent aujourd’hui les éditions de l’Œilébloui, me semble bien se placer dans le prolongement des deux autres : Au bord paru chez LansKine en 2017 et Habiter, paru en 2019 aux Inaperçus. Avec Au bord, Sereine Berlottier s’efforçait, dans un tâtonnement de paroles, faisant parfois retour sur sa propre impuissance, de  découvrir un passage qui relierait son auteur non pas seulement à la personne de sa mère, d’abord mourante puis morte,  mais à quelque chose de plus vaste, de moins facilement intelligible aussi, qui serait l’espace où les cœurs ne se verraient plus partagés. Où chaque parole encore, qu’elle porte sur le passé tout autant que sur le présent, serait enfin pleinement accueillie, à demeure ; dans Habiter, ressortait l’idée que l’écriture est pour les hommes une manière d’habiter mais comme à l’intérieur d’une maison, d’une cabane, d’un abri, n’allant pas sans fissures. Ici, l’ouvrage tourne autour de la voix de Georges Perec, réécoutée à partir des divers enregistrements qui en ont été conservés, tels que les deux émissions d’Apostrophes auxquelles il a été convié, la Radioscopie qui lui a été consacrée, l’enregistrement de sa Tentative de description de choses au carrefour Mabillon, le 19 mai 1978 et pour terminer l’extraordinaire et bouleversante captation d’une lecture publique effectuée à 234 mètres sous terre, dans la mine de Blegny-Trembleur en Belgique, le 16 mai 1980, soit quelques mois seulement avant sa disparition. Et c’est ici la même façon, démultipliant les angles, entrechoquant les circonstances et de lieu et de temps, rassemblant tout le disparate comme le contradictoire d’une existence qui n’aura fait, comme sans doute toutes les existences vraies, que s’exposer en se cachant ou se cacher en s’exposant, et c’est la même façon donc pour Sereine Berlottier d’approcher autant qu’il lui est possible, pour l’habiter comme elle l’entend, c’est-à-dire sans jamais avoir la définitive prétention de l’enfermer, le mystère d’une vie[1]. Celle d’un écrivain qui, à la question qui lui était posée sur ses motivations, répondait à Jacques Chancel, « avec un petit rire étouffé, un rire de garnement, de dortoir, de bataille d’oreillers, comme si c’était vraiment une bonne blague, comme s’il avait à cacher cette confidence, son sérieux, sa profondeur, à la cacher ou à la détruire » : « remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale ».

lundi 9 février 2026

LIRE, CETTE RÉCOMPENSE. AUTOUR DU CARPE DIEM DE VALERY LARBAUD.


 

C’est si beau ce qu’écrivent les autres

Valéry Larbaud

cité par Marcelle Auclair dans Mémoires à deux voix, p. 115

 

Je ne sais pourquoi, recevant les belles photos réalisées par ma fille Flora, à Tanger où je ne suis jamais allé, se sont mis à résonner presque obsessivement dans ma tête les vers du Carpe diem de Valéry Larbaud qui magnifiquement, commence de cette manière : « Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise ».

Tanger bien sûr ne donne pas comme Naples, que je connais bien, sur la côte tyrrhénienne. Mais j’imagine qu’un jour de pluie comme il semble qu’il s’en compte là beaucoup, les mois d’hiver, si l’on en croit l’expérience qu’en aura faite Matisse y débarquant une fin janvier ou l’incipit d’Un hiver à Tanger du romancier Peter Bowles, les sourdes mélancolies doivent s’y montrer très voisines. Le poème de Larbaud n’hésite d’ailleurs pas à nous faire opérer en imagination un bond bien plus conséquent, nous conduisant aux confins de la Mer Baltique et de la Mer du Nord.

vendredi 6 février 2026

RÉPARER POUR MOI UN OUBLI. QUELQUES MOTS SUR LES SONNETS DE LA TRISTESSE DE JACQUES LÈBRE AUX ÉDITIONS LE TEMPS QU’IL FAIT.


 

Certes je ne saurais humainement rendre compte de tous les ouvrages qui me sont adressés. N’empêche que je suis désolé de n’avoir pas en son temps au moins évoqué la sortie au Temps qu’il fait de ces Sonnets de la tristesse dans lesquels Jacques Lèbre dont j’ai toujours apprécié le travail évoque la petite dizaine d’années de visites épisodiquement rendues par lui à sa mère placée en maison de retraite quelque part dans l’Aubrac.

« Faire rimer vieillesse avec tristesse cela n’est guère difficile » reconnaît Jacques Lèbre « même si c’est rester loin du compte de ce qu’ils vivent, les vieux. »

 

On a lu beaucoup, au cours de ces dernières années, de ces textes par lesquels un fils, une fille, tentaient de mettre des mots si possible justes sur ce drame particulier qu’est l’accompagnement dans sa progressive disparition d’un parent plus ou moins bien aimé. Les mots de Jacques Lèbre qu’il a paradoxalement cherché à retenir dans le cadre en principe corseté du sonnet, tout en s’en libérant par l’absence de contraintes de rime et de métrique, je ne dis pas de rythme, relèvent d’une volonté de parole qui incertaine toujours de sa vérité cherche sans surjouer les affects dont elle est traversée, ce serait plutôt le contraire, à partager avec nous ce qu’il faut bien considérer comme une violence que nous fait subir intimement, la vie.

mercredi 4 février 2026

SUNT LACRYMAE RERUM. AUTOUR D’UN LIVRE DE VERONIQUE BERGEN : LE COLLECTIONNEUR AUX ÉDITIONS ONLIT.


 "Chaque tableau a son histoire séparée de meurtre, de rapine et de sacrilège"
Walter Scott

De quelles larmes sont capables les choses ?[1] Les choses de l’art en particulier. L’œuvre que nous contemplons garderait-elle la mémoire non seulement des êtres, des paysages, des actions de toutes sortes qu’elle évoque ou représente mais aussi des tribulations auxquelles l’Histoire peut-être l’aura obligée ? Il me plaît que dans un des récents ouvrages de Véronique Bergen, Le Collectionneur, les tableaux soient des êtres vivants, capables de tristesse. De colère aussi. Et d’attachement. Eux que notre romancière envisage dans leur déplacement du point de vue d’une des plus terribles tragédies de notre histoire, la tentative de génocide du peuple juif et de l’entreprise parallèle de spoliation par les dignitaires nazis des biens, principalement les œuvres d’art, dont les plus fortunés et les plus avertis de ses membres étaient propriétaires[2].

Âgé d’une quarantaine d’années, Andreas[3], le personnage principal de l’histoire, reçoit en héritage de la part de son oncle, Rainer, grand marchand de tableaux autrefois au service du Reich et plus précisément du  Reichsjägermeister Göring, une extraordinaire collection d’œuvres arrachées au cours de la guerre à leurs possesseurs légitimes. Se pose alors la question pour lui de leur restitution. Peintre amateur lui-même et amoureux fou d’art et de tableaux, Andreas hésite à se séparer de ces toiles dont il s’imagine d’ailleurs qu’elles se plaisent à sa présence et sont heureuses de l’attention qu’il leur porte. Finira-t-il par céder à l’obligation de justice ou se réservera -t-il le droit de conserver ces toiles avec lesquelles de jour en jour il tisse un lien affectif particulier.

vendredi 30 janvier 2026

RÉCÉPISSÉ DÉCOUVREURS : LE CIEL SUR TON VISAGE, DE FRANCK DOYEN CHEZ FAÏ FIOC JEUNESSE.

 

 De Franck Doyen, je me souviens avoir découvert il y a maintenant une poignée d’années, un livre qui m’avait donné l’envie de le rencontrer et de le faire intervenir avec moi dans un certain nombre de classes afin qu’il puisse rendre davantage sensible aux jeunes qu’on immerge de plus en plus dans les mondes artificiels de la technologie numérique qu’il existait ou avait existé des formes de relations plus puissamment tissées avec les éléments fondamentaux de la nature. Les Chants de Kiepja, qui évoquent l’univers aujourd’hui disparu des populations Selk’nam des côtes sud-ouest de l’Amérique du sud, sonnaient en effet comme un émouvant rappel de ce que nous avons perdu, pas simplement une vie infiniment plus difficile, mais une vie dans laquelle tout, de l’eau aux pierres en passant par les étoiles, la lune, la lumière, les plantes, l’homme et les animaux, pouvait encore communiquer, se mêler, voire échanger avec nous de multiples et généreuses énergies. (Voir : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2022/06/nous-sommes-tous-des-ruisseaux-dune.html )