lundi 12 mars 2018

VIE ET MORT D'UN PERSONNAGE. ÉCRIRE, UN CARACTÈRE DE CHRISTIANE VESCHAMBRE AUX ÉDITIONS ISABELLE SAUVAGE.



J’aime et je l’ai dit à de nombreuses reprises tout ce qu’écrit Christiane Veschambre. J’aime aussi sa personne. Et je ne saurais trop recommander à ceux qui ne l’auraient pas encore vraiment fait, de prendre le temps de lire Basse langue, livre qui portant en apparence sur la lecture, plonge en fait assez douloureusement au coeur de toute l’expérience intime que peut avoir une femme de ce qui l’a mise au monde non comme structure close délimitée par un moi connaissable, mais comme puissance d’accueil, toute nourrie de ses manques et de ses incertitudes profondes.



Et c’est pour moi un plaisir que de retrouver cette fois, dans le petit livre qu’elle vient de faire paraître aux éditions Isabelle Sauvage, ce personnage d’Écrire dont elle fait ici son héros ou comme le dit le sous-titre, un caractère, insistant ainsi sur la nature profondément vitale et inappropriable de tout acte vraiment authentique de création. 


Sortant de la belle découverte du Carnet sans bord de Lili Frikh dont je me réjouis de la future sélection pour le Prix des Découvreurs 2018-19, tant je crois il a de choses à faire comprendre et saisir aux jeunes qui s’y intéresseront, je ne puis m’empêcher de souligner à quel point notre poésie a de la chance de pouvoir toujours compter sur des auteurs, qui, par-delà les différences de génération, de formation et les spécificités de leur sensibilité, font preuve d’une semblable compréhension de ce qui, dans l’écriture, tente de relier la parole à la vie et travaille avant tout, non à produire des ouvrages, composer au passage de belles ou de jolies phrases, mais à ouvrir des chemins, et, sans non plus chercher à faire moderne ou mode, à libérer en soi ces forces qui largement nous dépassent. Comme un appel exaspéré à l’existence hors bornes. Toujours plus intensément frôlée. 


EXTRAITS


Deux ou trois pages suffiront, j’imagine, à donner envie à tous ceux qui se piquent de création ou voudraient tout simplement en savoir plus sur ce mystère d’écrire, de découvrir par eux-mêmes le livre de Christiane Veschambre.


Voici :


Écrire n'a pas d'objet.

À la question: «qu'est-ce que vous écrivez ? », on ne sait pas répondre. On répond n'importe quoi, et on pourrait répondre: «n'importe quoi». Il n'importe le quoi d'Écrire, qui n'a pas d'objet identifié à saisir pour se compléter : il secrète son monde, qui n'existe pas avant. Écrire n'est pas intransitif mais ce à quoi il permet la traversée n'est pas déjà répertorié. N'est pas un objet - même inédit. C'est un accès de vie, en langue, qui file entre les doigts de qui veut le rapporter - le rapporter aux lieux connus de stockage: thème, genre, sujet, histoire.





Écrire n’a pas (besoin) de moi.

Il passe par moi pour me déloger. Pousses-toi de là que je m’y mette.

Ou peut-être est-ce quand on a déjà fait de la place qu'il se pointe. Par exemple, sous irruption de l'Émotion, ça déménage. Et dans ce tremblement de force majeure, les couches superficielles se fissurent, s'ouvrent des crevasses, ou un puits, un tunnel de taupe (on s'est retrouvé cul par-dessus tête sur la motte soulevée), par où guette Écrire qui n'apparaît qu'avec l'exercice du plus singulier, du rigoureusement subjectif - ceux du sujet, de solitude, qui échappe lorsque j’écris avec moi.





Écrire cherche à me traverser d'une puissance – « la puissance d'un impersonnel qui n'est nullement une généralité, mais une singularité au plus haut point», comme l'écrit Gilles Deleuze. Aussi, moi délogé (il est là, à côté), je peux dire on. On peut aussi dire je, qui n'est plus la parole de l'individu repérable, il est, par exemple, la voix d’une « disposition subjective infiniment secrète » - c’est encore Gilles Deleuze qui l’écrit.





(Écrire est moqueur. Se moque des livres écrits avec un moi confortablement logé, bien meublé, accueillant et séduisant, ayant à sa disposition toutes sortes de ressources, culture, habileté, expérience technique, idées, musicalité, ou toute autre capable de composer un livre à son tour bien logeable. Si Écrire passe devant, il regarde son costume et rit.)



Pages 22 à 24