vendredi 16 mars 2018

PAROLE ET BARBARIE. UN HOMME AVEC UNE MOUCHE DANS LA BOUCHE DU POÈTE IRAKIEN ALI THAREB.


On s’étonnera peut-être de voir commencer une note de lecture portant sur le recueil d’un jeune poète irakien par l’évocation d’une photographie représentant l’exécution en janvier 43 dans la ville de Bosanska Krupa, en Bosnie, d’une résistante yougoslave de 17 ans, Lepa Svetozara Radić, coupable d’avoir tiré sur des soldats allemands.


Cette image sidérante que le hasard vient de me mettre sous les yeux, interroge puissamment sur notre capacité à réagir face aux atrocités dont, pour les plus chanceux d’entre nous, nous ne sommes que les témoins lointains. Et sur la possibilité surtout que nous avons de leur donner sens par la seule vertu de la parole.



Qu’est-ce qui fascine dans cette image qu’il faudrait se garder de ne rattacher qu’à tout ce que l’on peut connaître de la barbarie nazie. Le livre de l’historien anglais Keith Lowe justement intitulé l’Europe barbare qui tente de faire le point sur la violence dont s’est accompagnée un peu partout en Europe les années qui ont suivi la seconde guerre mondiale a bien montré que la multiplication des formes les plus monstrueuses de cruauté y a été le fruit « d’une déshumanisation qui s’est emparée là de tout le continent ». Les victimes d’hier se transformant à leur tour bien souvent en bourreaux !


Ce qui fascine je crois dans cette image vraie dont aucune reconstitution  artistique ne saurait atteindre la profondeur émotive, est cette impossibilité effrayante dans le mouvement d’empathie qui porte vers son personnage central, de trouver les mots pour expliquer la dramatique puissance de vie qui émane du regard concentré, un peu perdu en lui-même de la jeune condamnée cependant que l’impassible militaire dans son dos s’applique tout entier à nouer la corde qui va bientôt l’étrangler. Et mettre un terme à des pensées et à toute une existence dont nous ne saurons jamais rien. Ce qui fascine c’est autour de ce qui devrait uniquement polariser notre regard sur l’évidence insupportable d’un crime autorisé, consciencieusement effectué, d’une multiplicité de détails qui devraient ici ne signifier rien mais nous parlent cependant avec une terrible acuité : la fragilité de la branche d’aulne qui va se prêter au supplice. La minceur aussi de la corde qui le rendra plus douloureux et plus long. La forte ceinture de cuir puis les petites bottes fourrées de la victime qui posent encore sur le coffre que deux soldats dont on ne voit pas le visage retiennent avant de le faire basculer, sans négliger sur le fond de la photo ces lignes à moitié devinées d’une partie de ramure supportant les tâches de ses nombreux chatons qui font moins signes vers l’abstraction qu’affectionnent encore aujourd’hui bien des peintres contemporains que vers les tragiques limites pour nous de toute représentation… 


Les mots sont pauvres dès lors qu’il s’agit de les poser sur un tel moment que la photographie présente et absente d’ailleurs tout à la fois. Mais peut-être que l’impuissante tension qui les traverse, l’expérience qu’ils nous font éprouver de notre incomplétude, ne sont que la seule chose qui nous reste pour nous rassurer un peu sur notre semblant d’humanité. 


La violence et la cruauté sont de tous temps. De tous les mondes. De toutes les nationalités. Et ce n’est que par la grâce d’une heureuse exception que nos sociétés occidentales semblent en être aujourd’hui davantage épargnées. Car il n’en va pas de même en bien des régions du globe. Dans cette région notamment dont nous parle le recueil d’Ali Thareb, Un homme avec une mouche dans la bouche – titre ô combien révélateur - que viennent de publier les belles et toutes jeunes éditions des Lisières. 


En Irak, puisque c’est d’Irak que nous viennent ces poèmes, l’absurde expansion de la violence physique de l’homme contre l’homme semble devoir être vécue comme une fatalité de la vie quotidienne. La banale expérience d’un monde où chaque élément de la prose des jours, travail de la maison, traversée d’un jardin, chemin, vêtements qui pendent sur une corde à linge, s’y retrouve désespérément associé. Donnant pour nous qui n’avons heureusement pas à composer avec pareille situation, un tour des plus étranges et comme fantastique aux plus communes réalités. Et c’est là je crois la réussite du petit livre d’Ali Thareb que de tenir ainsi serrés ces 2 plans que sont la référence aux menus faits de la vie ordinaire et la mise en image des horreurs par lesquelles cette vie se voit régulièrement mutiler.


Ainsi lorsque le narrateur de ce livre évoque la lessive à laquelle s’affaire chaque jour sa sœur cadette, le poème nous parle bien de linge et de machine à laver, de pièces qui tombent des vêtements sur le carrelage de la salle de bain mais c’est pour mettre en évidence la façon dont l’incompréhensible violence qui s’acharne sur ce malheureux pays déforme totalement la perception de ce qui pourrait n’être ailleurs qu’une scène d’une parfaite banalité. C’est que la jeune fille n’a plus qu’un bras ayant perdu l’autre dans des circonstances non précisées mais que le lecteur bien entendu devine. Et du coup tout semble perdre sa tranquille assurance d’exister. « les vêtements sont pris de vertige/ mon sang picote son corps. Son sang m’enlace/ et tandis que je me faufile vers les racines de la maison/ mon visage tombe de la machine/ comme une pièce métallique sur le sol de la salle de bains »


À la différence du très beau texte de Tahar Ben Jelloun sur les morts de la première guerre d’Irak, Jenine,  les poèmes d’Ali Thareb sont des poèmes courts que ne portent pas le souffle et ne cherchent pas à se donner l’ampleur d’une violente et radicale dénonciation. Ils composent en fait un recueil dans lequel l’auteur ramasse comme une suite d’images, d’impressions, exprimant principalement et de manière aigüe sa douleur de voir disparaître des êtres chers et sa frustration de ne pouvoir profiter normalement des plaisirs et des bonheurs de la vie. Ainsi de ce texte intitulé Photo :

« De toi nous gardons beaucoup de photos/ où tu as l’air mort de rire/ sauf la dernière où nous sommes tous ensemble/ une photo de la taille d’une main/ je pose ma tête dessus et n’arrive pas à la relever/ voilà que tu apparais/ comme qui cache son ombre dans un trou/ et se dresse sur sa vie/ me voici assis au sommet de ton corps/ le couvrant curieusement/ de deux jambes de larmes ».

Ou de cet autre qui conclut son ouvrage :

« La mort nous menace chaque jour/ et jusqu’ici nous n’avons rien commencé/ ainsi sommes-nous depuis l’enfance/ pas une fois je n’ai vu entre tes mains autre chose/ qu’une poupée sans jambes/ tu m’auras vu tant de fois/ tirant des pierres sur mon cerf-volant/ pendu aux câbles électriques/ j’aurais tant aimé dessiner des cœurs/ avec la buée/ quand tu étais face à moi à la maison/ une fenêtre nous séparait/ mais nos fenêtres n’avaient plus de vitres ».

C’est ainsi comme une profonde intimité de la douleur, en toutes choses imprégnée, qui s’exprime dans ce court et beau livre. Sans aucune déclamation. Sans les artifices habituels du pathos exhibitionniste. Et je ne pense pour ma part vraiment pas que ces textes gagnent quoi que ce soit à être proférés, hurlés, comme sur certaines vidéos où leur auteur se montre enfermé dans des cages Daesch en tenue orange de prisonnier. Notre époque obtuse et grossière est facilement impressionnée par de tels renoncements à la subtilité. Qui vaudrait pourtant au travail d’Ali Thareb de ne pas aller chercher sa force sur le terrain propre de l’adversaire mais à s’imposer dans son irréductible, invulnérable dignité.


C’est pourquoi encore je ne crois pas, bien que j’en comprenne bien entendu l’intention, que les mots dont se sert le poète pour affronter l’évidence de l’horreur qui défigure jour après jour et son monde et sa vie, soient à considérer – c’est ce que dit la quatrième de couverture - comme des balles. Ce n’est pas leur fonction que de participer à l’instar des armes et de la folie meurtrière des hommes à élargir encore un peu plus l’espace de la souffrance et de la destruction. Les poèmes d’Ali Thareb dans la crudité parfois de leur expression, le choc de certaine des images par lesquelles il rend compte de la situation effroyable que la bêtise, l’égoïsme ou le sadisme fonciers des hommes sont apparemment parvenus à installer dans son pays, nous font au contraire à chaque mot ressentir, par l’humanité même qui les soutient, en profondeur et l’absurdité qu’implicitement ils dénoncent, qu’une telle réalité ne devrait jamais exister. Et que certaines des forces de l’art et de l’écrit- mais peut-être qu’ici je m’avance -  sont au-dessus de toute barbarie.


NOTE

Le livre d’Ali Thareb est proposé par les Lisières en édition bilingue, traduit par Souad Labbize, elle-même poète et publiée récemment par les mêmes éditions dont je ne saurais trop louer le travail quasi parfait tant sur le choix des matières que de la composition.