Je publie peu. C’est vrai. C’est que si certains textes ne s'écrivent qu’une fois, d'autres continuent de s'écrire en nous longtemps après leur publication. Compris dans le paysage appartient à cette seconde catégorie. L'extrait et la postface qui suivent témoignent de ce dialogue poursuivi.
EXTRAIT :
hautes herbes
devant
il y aurait des jardins des fleurs des papillons des murs
les gestes d’autrefois le bleu des fours des torchons
épaissis de pâte les noms aussi des cent vingt neuf mille
cinq cent quatre-vingt huit d’entre nous les hommes
brûlés vifs dans leurs rues leurs boutiques les cinémas
leurs chambres et les salles d’attente des cabinets
de médecin les ascenseurs les casernes
figures
où sècherait encore un fragment de la mer devenu sel
sur les paupières de vieux corps épluchés des gestes
anciens maternels que rien n’habite plus pas plus
que le corps sans moteur des oiseaux leurs ailes
de goudron au pied des arbres
secs
on se dirait quand même qu’il fait doux qu’on cueillera
les prunes demain six août de bonne heure avant que
les étourneaux les pillent
secrètement la mort étalant ses
vernis
NOTE
On sait que le Six août est le jour d’anniversaire d’Hiroshima.
On se demande souvent ce qui fait la légitimité du vers libre dès lors qu’il ne se termine pas sur une rime et ne se trouve pas non plus compté. On lui réclame alors souvent de se confondre avec le rythme syntaxique et d’épouser simplement les membres bien découpés de la phrase. Pour ma part le vers libre ici m’apparaît comme apporter un surcroît particulier de signification faisant visuellement apparaître tout ce que la violence du monde peut avoir d’excédent. D’impossible pour l’esprit à contenir dans le cadre bien arrêté de l’acceptable. Cela déborde. Rejette. Rend toute ordonnance bancale.
POSTFACE DE COMPRIS DANS LE PAYSAGE
Compris dans le paysage est paru pour la première fois en 2010, chez un petit éditeur de la Nièvre, un de ces éditeurs dont on ne dira jamais assez ce qu’on leur doit pour continuer, envers et contre tout, à faire un peu reconnaître, dans l’espace de nos sociétés, ces travaux singuliers de parole appliqués non seulement à élargir comme à approfondir les possibilités de la langue commune mais à résister comme ils peuvent aux divers formatages dont par son intermédiaire notre existence fait aujourd’hui de plus en plus l’objet.
Quelques dix années plus tard, ce texte reste à mes yeux, celui par lequel j’aurai le plus appris, compris, sur ce qu’il est convenu d’appeler notre rapport intime au monde et sur le pouvoir ou l’impouvoir de la parole à rendre compte de cette relation. Et le plus remarquable c’est que l’essentiel de ce que ce texte m’a appris, je veux dire au sens rationnel, conceptuel ou si l’on préfère intellectuel du terme, ne m’est apparu que bien après sa publication. Au fur et à mesure que je me suis trouvé interrogé, dans les diverses rencontres auxquelles j’ai eu la chance de participer, sur mes intentions ou sur les diverses significations du livre.
La poésie étant un art, il est préférable qu’elle ne se conçoive pas comme l’illustration d’une pensée préalable. Comme la mise en valeur d’un discours qui chercherait simplement à se donner une certaine forme esthétique. Le poème s’invente en se cherchant par un travail toujours un peu mystérieux d’échanges. Entre le particulier et le général. Entre soi et le monde. Entre le mouvement que l’intelligence sensible cherche à se donner et ce que les mots et les structures de la langue, sans compter les entraînements culturels auxquels elle s’est de longue date habituée, s’accordent à lui proposer pour en prolonger le parcours ou la canaliser. Résistances et abandons. Contrôles et lâchers-prise, soumis a posteriori à l’assentiment intime d’une pensée qui serait non pas seulement de l’esprit mais du corps tout ensemble, par l’oreille et les yeux, tels m’apparaissent les gestes toujours un peu brouillons, raturés, aventurés, de l’écriture en quête de ce je sais quoi que je qualifierai, faute de mieux, d’accord provisoire et consonnant de la parole avec soi-même
En 2010, j’avais placé Compris dans le paysage sous le signe du bouleversement dont m’avait affecté, bien des années plus tôt, la visite faite, un magnifique jour d’été, au camp d’extermination du Struthof. Cette expérience, pour moi, décisive, n’a cependant pris sens qu’à travers un sentiment beaucoup plus général : le malaise que j’éprouve depuis longtemps à profiter d’une existence somme toute plutôt confortable au cœur d’un monde et à l’intérieur d’une histoire dont je connais sinon tous les drames – ils sont infinis – du moins un nombre bien suffisant pour me trouver incapable de ne pas me laisser troubler par ce qu’ils disent de notre nature et de notre condition.
Aujourd’hui je peux le dire. Compris dans le paysage ne décrit ou ne raconte pas une visite au Struthof. Pas plus qu’il ne décrit de paysage particulier. Sinon ce paysage mental dont les éléments parfois simplement allusifs – Hiroshima, Khmers rouges, Struthof, l’épisode beaucoup trop fameux du 11 septembre, les exécutions de masse, les images retenues de mes promenades à travers la campagne ou des heures passées au fond de mon ancien jardin... – sont composés à la manière d’un tableau qu’on pourrait dire expressionniste ou agencés les uns à la suite des autres à la façon d’une rhapsodie. Raisons pour lesquelles j’en ai ici recousu un peu autrement les pièces sans hésiter à leur en ajouter de nouvelles.
Il s’ensuit de nouveaux effets de lecture. Qui conduiront à d’autres commentaires. Dont j’espère que les meilleurs sauront interroger en profondeur cette notion de paysage autour de laquelle, personnellement nourri des travaux de bien des penseurs d’aujourd’hui, je tourne depuis un certain nombre d’années pour l’adapter autant qu’il m’est possible au paysage toujours à faire advenir, à raviver, dans cet « influx-reflux » pour reprendre l’expression de François Jullien, qu’est aussi le poème. Dressé, mais tout aussi fluant, glissant. Dans son pays de langue.
Qui est pour nous de vie !

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