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| BONNARD LE COIN DE TABLE |
Stimulé par la conjonction de trois principaux phénomènes : facilité technique de la publication, valorisation maximale de l’expression de soi, recherche de reconnaissance immédiate dans l’espace numérique, jamais le désir de publier n’aura été plus fort que de nos jours.
Mais sérieusement, pourquoi quand on se voit confronté à tant de productions creuses et vaines, continuer aujourd’hui à publier de la poésie ?
Il y a quelques années Jean-Pascal Dubost ouvrait dans POEZIBAO un espace de réflexion autour de cette question en réaction je crois à la brutale et courte affirmation d’une poétesse à la mode ayant assez étrangement déclaré que c’était pour gagner de l’argent ! C’est vrai qu’on comprend mal dans ce cas pourquoi la dite poétesse n’avait pas choisi plutôt de vendre des burgers pour Mac Do.
J’avais à l’époque fourni à Jean-Pascal Dubost ma réponse. Que je relis aujourd’hui en réalisant à quel point comme tout ce que nous improvisons même avec le plus grand sérieux, cette réponse pourra paraître imparfaite, lacuneuse, fragmentaire[1]. Si je n’avais certes pas tort d’affirmer que publier de la poésie était vouloir par là attester de son existence en mal toujours de reconnaissance, la métaphore finale du livre-tombe laisse par trop accroire que la publication ne serait qu’une façon de répondre pour moi à l’angoisse assez commune de notre disparition. Une façon pour finir d’entrer en dialogue avec le temps. Ce temps justement où nous ne serons plus.
Cela sans doute vaut pour les grandes œuvres qui forment le trésor commun de l’humanité. Mais convenons que pour la troupe innombrable des poètes que nous sommes, il est fort peu probable - nos livres étant déjà le plus souvent ignorés de notre vivant – que celles -ci nous survivent. Il faut donc bien que publier réponde à des attentes autres. Je laisse de côté la narcissique et largement répandue préoccupation du petit quart d’heure de célébrité pour prendre la chose du côté qui importe. Le poème est ce lieu où, dans une relation inventive avec la langue, ses ressources et ses résistances, nous cherchons à voir plus clair, à nous comprendre davantage, à devenir plus vastes surtout que nous ne l'étions. Écrire est une expérience de transformation.
Dès lors, insistons-y, publier n'est pas tant ériger une pierre tombale que prolonger cette conversation. Le livre ne dit pas seulement : « J'ai vécu ». Il dit aussi : « Voici ce que le poème, accompli pour finir en livre, m'a permis de découvrir de moi-même et du monde ; qu’il trouve aujourd’hui, lecteur éventuel, à continuer son long travail en toi.»
Ainsi, la poésie ne cherche pas seulement à survivre. Elle cherche à relier. Conversation ininterrompue, elle naît d’une quête intime d’altérité qui se prolonge au moment de la publication en adresse. Geste de relation et de partage qui transforme l’agrégat dissonant des individus en une communauté de sujets accueillants et accueillis, une communauté toujours plus bruissante et généreuse, ou, selon la belle expression de Stéphane Bouquet, une véritable Cité de paroles. Et même si aujourd’hui cette Cité peut paraître encombrée on peut imaginer qu’il y existe toujours des auteurs et lecteurs exigeants qui n’ont pas renoncé – loin de tout élitisme – à vouloir partager le meilleur avec tous.
TEXTE POUR POEZIBAO :
Nous sommes des milliards et des milliards d’hommes, vite effacés, sur cette planète qui existait des milliards d’années avant nous et durera, nous disparus, encore de même. Innombrables et éphémères, est-ce pour ces raisons que tellement d’entre nous rêvent, en publiant, d’un jour attirer sur eux toute la lumière du monde ?
L’armée des pauvres poètes[2] que nous sommes a bien compris, j’espère, qu’il n’est plus question de rivaliser avec la destinée posthume d’un Homère, ni même d’espérer voir ses funérailles suivies, comme celles d’Hugo, par des foules débordantes d’admirateurs. Elle se sent plutôt proche d’un Jean-Jacques se dressant solitaire, son livre à la main, pour attester face au Souverain juge, de ce qu’il fut, dans sa profonde et méconnue vérité.
Vouloir attester de son existence dans ce qu’elle a de plus accompli correspond à un élan sinon naturel du moins parfaitement légitime de notre être fondamentalement inquiet et fragile qui, comme l’aura montré le philosophe allemand Axel Honneth, aspire avant tout à la reconnaissance. Mais si Jean-Jacques pouvait toujours imaginer se voir reconnu par un vrai Dieu voire à défaut en appeler au tribunal de la postérité, notre siècle n’offre plus de semblables perspectives. À quoi, à qui alors en appelle-t-on, qu’espère-t-on, quand on se présente ainsi face à la société des hommes à travers ces petits cortèges de phrases, ces cavalcades de mots, qu’on aura suprêmement rassemblés dans ce malheureux appareil de pages qu’est un livre de poésie ?
Pour dérisoire que cela paraisse, publier de la poésie, outre bien sûr le caractère de conformisme que cela représente et surtout l’effort de dépassement de sa propre individualité auquel pour moi son écriture oblige, est quand même l’occasion de faire société avec quelques professionnels ou amateurs éclairés appartenant à la grande, bien qu’éclatée et parfois distante, famille de la poésie. Entrer dans certains réseaux - pas tous - nous augmente ainsi de cette intelligence, cette énergie collectives dont nous avons besoin pour comprendre mieux et supporter aussi les résistances que nous oppose un monde qui largement nous ignore et nous fait trop souvent comprendre qu’il n’a pas besoin de nous. L’expérience nous prouve aussi que de là peuvent naître d’essentielles amitiés. Surtout, me semble-t-il, au-delà de toute attention véritable, publier contribue à porter témoignage de ce souci de parole qui fonde notre humanité et dont on aimerait qu’il soit un jour partagé par tous. Ce rêve est toujours le mien.
Cela dit, et sans vouloir paraître trop grave, comme disent mes amis anglais, il y a pour moi quelque chose de la pierre tombale dans ce petit parallélépipède rectangle où se trouve inscrit notre nom et rassemblé sous une forme définitive un moment de notre vie. Ainsi le livre atteste-t-il dans ce grand cimetière des œuvres offert à la curiosité comme à l’indifférence publiques, qu’un jour, vivants et d’une vie rendue pour nous plus pleine par cet affrontement de la pensée sensible avec les immémoriales énergies de la langue, nous fûmes et toujours continuons, à la semblance de ces tombes romaines, d’interpeller le passant : « Fais-moi revivre par ta voix, ô toi l’inconnu qui liras ces lignes », « Arrête un peu tes pas, voyageur, apprends, en lisant mon inscription, quel fut mon sort funeste [3]». Certes, la parole mise en œuvre dans le livre ouvre sur des univers infiniment plus riches, singuliers et moins égocentrés que les inscriptions lapidaires que je viens de citer. Reste que cette idée d’un dialogue esquissé entre l’un peu mort, comme disait Barthes, que devient l’auteur d’un livre et l’inconnu vivant qui dans un autre monde le rappelle à l’existence me semble une dimension fondamentale, sans doute l’un des ressorts anthropologiques les plus puissants, qu’on peut encore trouver derrière cette volonté qui relève sans doute toujours autant des passions tristes que des passions joyeuses, de publier.
[1] Voir à la suite de ce texte.
[2] J’emprunte cette expression à un texte de Mandelstam publié dans la revue Ogoniok, n° 33 et 34, de novembre 1923, repris dans La Quatrième prose publié par Christian Bourgeois, 1993.
[3] Inscriptions rapportées par Paul Corbier dans son livre sur L’épigraphie latine, SEDES, 1998, repris par Armand Colin, 2006.

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