lundi 7 janvier 2019

2019. SI NOUS CESSIONS NOS CONCERTS D’OISEAUX ?


CONCERT D'OISEAUX DE PAUL DE VOS

LA MAISON SNIJDERS & ROCKOX dans la belle ville d’Anvers est une de ces maisons-musées dont je me dois de recommander à chacun de ne manquer la visite sous aucun prétexte. Inutile d’en faire ici la présentation : tout se trouve aujourd’hui sur le net ; notamment un excellent guide du visiteur téléchargeable en PDF.

Dans la partie qui fut autrefois le logis du célèbre peintre de nature morte, Snijders, le visiteur découvrira deux de ces intrigants Concerts d’oiseaux dont le maître de maison contribua, par une grande toile aujourd’hui exposée au Musée de l’Ermitage, à lancer la vogue tant à Anvers qu’à Londres où des peintres comme Jan Fyt, Paul de Vos, Melchior d’Hondecoeter, Jan Van Kessel et Jakob Bogdany en déclinèrent de multiples versions.


On sait que ces scènes, regroupant oiseaux des villes et oiseaux des champs aux-côtés de ces diverses espèces exotiques qui faisaient fureur à l’époque dans les milieux cultivés, n’ont rien de réalistes si ce n’est, pour chacun des « personnages » qu’elles mettent en scène, le souci de la représentation la plus exacte possible.

Ceux que l’on voit dans le petit musée d’Anvers, dus à Paul de Vos ont cela d’intéressant qu’accentuant, me semble-t-il et l’impression de cacophonie que ne manque pas de donner la réunion de tant de voix disparates et le caractère d’agressivité qui émane de la posture ainsi que de l’expression que le peintre a donné à ses différents volatiles, ils en rendent le caractère allégorique plus évident encore.
Certes, comme dans chacun des autres tableaux qui reprennent cette scène, le plaisir visuel produit par le dynamisme de la composition, le rendu extrêmement précis des apparences et les coloris réellement superbes qui animent la toile, font tout l’attrait immédiat de cette dernière. L’esprit toutefois, au-delà s’interroge. Quelle image du monde, de notre monde humain bien entendu, vient ici nous donner cette scène improbable d’ailleurs placée face à une composition de Clara Peeters, aux fruits, pinsons, pic, perroquet morts où figure, lui bien vivant, un singe qui d’évidence nous représente. Quelle autorité peut donc avoir cette courte et plutôt ridicule chouette revêche qui au coeur de la composition prétend faire jouer à l’ensemble de la gent emplumée qui l’entoure, la petite partition qu’elle serre sous ses pattes ? Oui, quelle diable de musique peut donc ainsi produire la superposition des ramages de tant de différents plumages ?

C’est en fait, aux antipodes de la belle idée de paradis terrestre ou d’entrée des animaux dans l’Arche, peinte par certains artistes des générations précédentes, tel Jan Brueghel l’Ancien, que nous conduit de Vos. Le caractère séduisant des qualités proprement picturales qu’on voit bien aux réactions admiratives du public qui pénètre dans la salle, masque ironiquement la pensée que notre monde, derrière ses multiples chatoiements n’est pas prêt d’ordonner autrement que par certaines illusions d’art, le chaos des volontés particulières et des intérêts qui de partout le divisent. Et je me disais que, poètes, nous n’échappions pas, nous non plus, à cette grossière et déprimante cacophonie, nous qui, trop souvent, poussons nos chants singuliers en tous sens, nous refusant à tenter d’entendre un peu mieux les voisins dont nous cherchons avant tout à bien couvrir la voix. Poètes de ceci contre poètes de cela. Poètes des villes contre poètes des champs. Poètes du réel contre poète des mots. Poètes du vers contre poètes en prose. Poètes de la poésie dans la poésie contre la poésie partout. Poètes touts neufs d’aujourd’hui contre poètes décrépits. Poètes, poètes…

Bien sûr, j’oubliais, entraîné par mon fil interprétatif, l’exceptionnelle ouverture de bien de ces voix volontiers rassembleuses. Portées par un sens vrai du partage. Mais l’esprit est ainsi fait qu’il est allégorique. Court aux généralités. Toujours tourné vers autre chose. Et la pression de l’actualité me conduisit à penser que ce tableau que je voyais portait beaucoup plus loin que la petite société qui m’est chère des profonds et curieux artisans des mots. Et que derrière ces jolies plumes occupées d’exister sur la toile, il n’était pas difficile d’imaginer toute une gent d’hommes de lettres et de cour, d’éditorialistes dodus, de petits marquis de la finance et de la politique, grives, griveaux, empressés à couvrir de leur voix celles de ces oiseaux du ciel n’amassant rien dans leur grenier, ces petits merles au bec vilain qui conteste, pour leur imposer plus ou moins violemment l’air du sombre hibou qui, sur son arbre à moitié mort, prétend jouer pour tous, les chefs d’orchestre.

Et je me mis à imaginer ce que serait un monde où, comme dans l’extraordinaire Babel de Bruegel le Vieux revu l’an passé à Vienne, chacun, maniant son outil propre, conscient de ne jouer avec qu’une simple note, au mieux un petit air fragile, dans l’infinie partition de l’univers, participerait avec les autres, parmi, à la réussite du grand Concert commun qui devrait nous occuper tous.

Avec les animaux, nos frères.