mercredi 9 mars 2016

UNE SIMPLE JOURNÉE À PASSER SAINE ET SAUVE ! DOINA IOANID.


Doina Ionaid
Dorothea Tanning Birthday










Mais nous autres, jamais nous n'avons un seul jour
le pur espace devant nous, où les fleurs s'ouvrent
à l'infini. Toujours le monde, jamais le
Nulle part sans le Non, la pureté
insurveillée que l'on respire,
que l'on sait infinie et jamais ne désire.

RILKE
Huitième Elégie de Duino, 1922


« Que veulent-elles de moi, toutes ces femmes avec leur ventre de kangourou à peine dissimulé par des tabliers fleuris, leurs cheveux imprégnés d’odeurs moites, pourquoi m’invitent-elles à venir à leur côté, m’attirant avec leurs vies mutilées et pourquoi leurs histoires collent-elles à moi comme de l’huile brûlante, alors que je veux seulement qu’elles me fichent la paix et me laissent aller mon chemin ? »  Dans l’univers bien particulier de la poète roumaine Doina Ioanid, la relation qu’entretient l’être avec le monde est toujours captivante. Je veux dire un peu possessive. Et les frontières que dessinent les identités tout comme les moments successifs du temps se montrent la plupart du temps dangereusement poreuses.

Un mouvement qui n’est pas sans rappeler celui de la ruade du cheval entravé qui regimbe.


Sûrement que d’avoir vécu ses années d’enfance sous le régime national communiste de Nicolaï Ceausescu doit laisser quelques traces. Et que la révolution de 1989 n’aura pu que nourrir encore davantage, dans le groupe de jeunes gens cultivés auquel a appartenu notre auteur, les élans et les désirs de liberté les plus fous. Sans vouloir réduire l’oeuvre à ses circonstances politiques, force est de constater quand même qu’on y retrouve étroitement mêlés une puissante volonté d’émancipation individuelle et le sentiment d’une constante aliénation de soi par les autres. Dans un monde où le poids des héritages, des tristesses multiples, la conscience aussi du temps, de notre être aspiré par la mort, étouffent bien souvent les impulsions vitales.

Ainsi, dans l’univers fortement dramatisé de Doina Ioanid, si l’auteur, ou son personnage – il faudrait y réfléchir -, rêve d’une simple journée à passer « saine et sauve », c’est :

« En vain. Il fait de nouveau tout noir et de nouveau je ne peux respirer. Et cette grotte bourrée de souvenirs n’est rien d’autre qu’encore un ventre d’où il faut s’échapper. J’essaie de déchirer ces membranes extrêmement résistantes, faîtes de cette fibre de verre dont on construit depuis peu les ponts, afin de demeurer avec toi seul dans un présent permanent, sans souvenirs, sans biographie, complètement vide, comme une journée d’été torride.
Mais c’est impossible, tu le sais bien. »

Du coup, le mouvement auquel obéissent les proses de ce livre est celui particulièrement instable qui fait alterner des moments d’excitation et d’attentes intenses avec des retombées un peu désespérées dans le train-train avide et étriqué des jours.  Ou pour me servir d’une image qui me semble mieux coller à l’esprit même de ces textes, ce mouvement n’est pas sans rappeler celui même de la ruade du cheval entravé qui regimbe.

Profondément empathique, l’auteur ou son personnage – j’insiste –, ne fait pas qu’exprimer son vouloir être et son désir de vivre, d’échapper à l’histoire et ses enfermements, elle subit aussi et souvent violemment, l’agression de ce monde qui pour être toujours proche et familier et pourquoi pas aimant, l’interpelle à sa manière le plus souvent abrupte et déprimante. Ce qu’elle traduit à l’intérieur de ses textes en minant un peu à la manière de certaines toiles de Dorothéa Tanning, le réalisme du tableau ou de la scène par un jeu déconcertant d’images que d’aucuns qualifieront de surréalistes mais qui ne sont que l’expression fantasmatique de l’angoisse que les choses, prises dans leur propre mouvement d’être pour la mort et séparées, déclenchent immanquablement en elle.

Le voeu rilkéen de se sentir un jour "aussi insoucieuse qu’un merle sautillant dans la neige "!


Deux livres parus en Roumanie il y a une dizaine d’années composent, grâce au précieux travail du grand traducteur belge, Jan H. Mysjkin, l’édition bilingue que Cheyne a publié en 2014 dans sa collection D’une voix l’autre. Si le premier, Il est temps que tu portes des boucles d’oreilles, se termine sur l’affirmation d’un amour appelé à continuer « jusqu’à ce que la peau s’effiloche, jusqu’à ce que nous ne soyons plus que deux avortons bons à faire peur aux enfants », le second, Le livre des ventres et de la solitude, se conclut sur l’image d’un verre d’eau minérale ressortant de l’obscurité d’une chambre solitaire. Tout juste auparavant, l’auteur aura évoqué l’ « Hiver brumeux dans lequel les gens passent sans bruit, trainés par d’énormes roues de feu. » Puis les « merles qui sautillent dans la neige recouverte de mégots. ». Non sans avoir formulé – en guise d’unique annonciation -  le voeu quasi rilkéen et très peu politique, de pouvoir se sentir un jour « aussi insoucieuse qu’eux »
Puisse le temps l’avoir entendue. Au risque de nous avoir enlevé un bien intéressant poète.