vendredi 6 novembre 2015

DE L’OCCUPATION DU CHAMP LITTÉRAIRE. L’EXEMPLE DE LA RELATION HUGO – SAINTE-BEUVE.


Il y a quelques années j’ai accepté à la demande de l’Association Ça-et-Là de tenir, dans le cadre de son Festival Sainte-Beuve (BSB), le rôle de Victor Hugo dans la reconstitution publique - qui devait être improvisée – d’une séance du Cénacle sensée se tenir entre lui, Victor Pavie et Sainte-Beuve à la fin des années 1820.
Cette manifestation se déroulant à Boulogne-sur-Mer, ville natale de Sainte-Beuve devait bien entendu servir les intérêts de notre grand critique national. Relisant dernièrement l’entretien que j’avais à l’époque rédigé pour les organisateurs en témoignage de cette manifestation, il m’a semblé qu’il pouvait toujours intéresser les lecteurs de ce blog par ce qu’il dit par exemple de l’engagement des poètes et de leur manière d’occuper le champ de la création.

BSB : Georges Guillain, vous avez tenu le rôle de Victor Hugo lors de la soirée inaugurale des Journées de la critique où  était évoquée l’atmosphère du fameux Cénacle qui réunissait chez Hugo les poètes romantiques de la fin des années 1820. Qu’avez-vous pensé de cette expérience ?

G.G. : Intéressante. Mais c’est trop dire que j’ai tenu ce rôle. En fait j’ai un peu l’impression d’être tombé dans un double traquenard. Comédien d’un soir, je devais improviser face à de véritables comédiens qui eux venaient lire leur texte. Non spécialiste de Hugo, je devais réagir comme si j’étais lui. Au début je me suis senti un peu mal en me demandant comment j’allais m’en sortir et effectivement j’ai commencé à parler à la troisième personne, un peu comme si je faisais cours. Mais j’ai écouté mes voix intérieures ( !) qui m’ont conseillé de me lâcher et alors j’ai vraiment commencé à m’amuser comme un fou car j’ai pris conscience aussi qu’en en en faisant parfois des tonnes je correspondais assez bien à l’image que la manifestation voulait donner de mon personnage : le méchant Hugo tout gonflé de lui-même et de son génie face à un Sainte-Beuve chlorotique certes mais infiniment lucide. La pauvre petite fleur des champs. Le garçon réfléchi et modeste.

BSB : C’est comme ça vous voyez ces deux auteurs ?

G.G. : Non.

BSB : Vous pouvez en dire plus ?

G.G. : Oui.

BSB : Mais encore.

G.G. : J’ai bien entendu un peu travaillé avant d’accepter cette aventure. Je connais aussi un peu l’histoire de la poésie de cette époque. Et j’ai une certaine expérience des milieux littéraires et de la création artistique. Ce qui m’a intéressé dans ce qui se passe entre Hugo et Sainte-Beuve, autour de cette charnière qu’a été la révolution de 1830, c’est la fameuse question de la conquête du champ littéraire et de façon connexe celle de la définition des lieux ou du lieu de la poésie. En 1829, les Romantiques, avec à leur tête Hugo, sont en train de s’imposer. Et ce dernier s’apprête à envahir la plupart des grands territoires reconnus de la création littéraire. En quelques mois il publie: Les OrientalesLes Feuilles d’Automnele Dernier Jour d’un condamnéHernaniNotre Dame de Paris !!! C’est fort quand même.
Face à lui, le jeune Sainte-Beuve ne fait effectivement pas le poids. Et s’il publie lui aussi de la poésie qui ne manque d’ailleurs pas d’intérêt et d’une veine assez différente de celle du maître, ce n’est pas cela qui intéresse vraiment Hugo. Ce qui l’intéresse outre la dévotion qu’il lui manifeste au début – les poètes sont toujours un peu narcissiques - c’est la position qu’il occupe dans l’autre champ clé qui conditionne la gloire littéraire : celui de la critique. Et dans ce domaine Hugo a bien compris les choses. Il sait y faire. Disons qu’il aurait bien fait de Sainte-Beuve son publicitaire attitré. Il n’hésite d’ailleurs pas à lui souffler quelques morceaux d’articles. Que l’autre refuse d’ailleurs. Il a aussi son petit orgueil.

BSB : Qu’est-ce qui ne marche pas alors ?

G.G. : Je crois que ce sont toujours les mêmes choses. Les problèmes d’ego. Qu’on dissimule éventuellement derrière des oppositions de principes. Des problèmes de longueur d’onde. Je veux dire de sensibilités artistiques différentes. Ajoutez-y comme vous savez des problèmes de femme !!! Là ça devient lourd.

BSB : Vous avez parlé d’un problème de lieu, à propos de la poésie. Qu’entendez-vous par là ?

G.G. : Le problème du lieu est celui qui se pose à tous les mouvements, toutes les écoles poétiques, de la Pléiade aux Surréalistes. C’est aussi celui qu’on retrouve aujourd’hui dans l’opposition entre la poésie de performance et la poésie on dira écrite, la poésie du livre, que j’appelle aussi parfois de manière auto-ironique, la poésie assise.  C’est le problème de l’occupation du champ littéraire et de l’ouverture à de nouveaux territoires formels et/ou thématiques où imposer sa suprématie par rapport à ce qui est considéré comme démodé, obsolète, ringard. Et les romantiques n’échappent pas à la règle. Qui est celle du nouveau. De la recherche du frisson nouveau. Ite, écrira d’ailleurs Hugo à Baudelaire lui-même, c’est le mot de la poésie. Le lieu de la poésie, il est toujours devant.

BSB : Mais Sainte-Beuve dans tout ça ?

G.G. : Sainte-Beuve, lui, joue le rôle de celui qui arrive trop tard. En tout cas trop tard pour jouer un rôle décisif dans cette grande bataille qui a commencé sans lui quelques années plus tôt et dont le fils du général Hugo est en train de tirer les principaux bénéfices. Il lui reste alors à faire entendre une voix singulière qui dans certains de ses accents résonne d’une façon plus moderne. Mais il n’est qu’un ruisseau. Hugo c’est un torrent. Un fleuve. Sans compter l’océan dans lequel tout cela se jette.
C’est intéressant à ce sujet de relire le début d’un poème des Pensées d’août adressé au ministre ( !)  Villemain où Sainte-Beuve définit clairement ce sentiment de dépossession qu’il a, oubliant que chaque artiste, au fond, est en réalité confronté à ce phénomène :

Venu bien tard, déjà quand chacun avait place,
 Que faire ? où mettre pied ? en quel étroit espace ? 
Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits.
Avant qu’il fût à moi l’héritage était pris »
(Paris, Michel Lévy, 1863, v. 53-56, p. 231-232).

BSB : Vous voulez dire alors que la poésie de Sainte-Beuve serait, par rapport à celle de Hugo, une poésie de la frustration et de l’impuissance.

G.G. Je n’irai pas jusque là. Mais écoutez ce passage, par exemple qu’a si bien lu Olivier Nempont lors de notre magistrale soirée d’ouverture :

Non, ma Muse n'est pas l'odalisque brillante
Qui danse les seins nus, à la voix sémillante,
Aux noirs cheveux luisants, aux longs yeux de houri;
[…]
Elle n'est pas non plus, ô ma Muse adorée!
Elle n'est pas la vierge ou la veuve éplorée,
Qui d'un cloître désert, d'une tour sans vassaux,
Solitaire habitante, erre sous les arceaux,
Disant un nom; descend aux tombes féodales;
[…]
Non; mais, quand seule au bois votre douleur chemine,
Avez-vous vu, là-bas, dans un fond, la chaumine
Sous l'arbre mort; auprès, un ravin est creusé;
Une fille en tout temps y lave un linge usé.
Peut-être à votre vue elle a baissé la tête,
Car, bien pauvre qu'elle est, sa naissance est honnête.
Elle eût pu, comme une autre, en de plus heureux jours
S'épanouir au monde et fleurir aux amours;
Voler en char; passer aux bals, aux promenades;
Respirer au balcon parfums et sérénades;
Ou, de sa harpe d'or éveillant cent rivaux,
Ne voir rien qu'un sourire entre tant de bravos.
Mais le ciel dès l'abord s'est obscurci sur elle,
Et l'arbuste en naissant fût atteint de la grêle;
Elle file, elle coud, et garde à la maison
Un père vieux, aveugle et privé de raison.

Ça parle de soi-même, non ?

BSB : C’est vrai que c’est assez doloriste. Mais vous avez laissé entendre qu’il y avait quelque chose de moderne aussi dans la poésie beuvienne. Ce que vous venez de me lire me paraît plutôt daté.

G.G. Certes. Mais à y bien regarder vous remarquerez que la poésie de Victor Hugo, comme l’ont fait observer bien des critiques se constitue malgré la richesse de son vocabulaire comme une poésie des idées. Une poésie Majuscule en quelque sorte. Dans laquelle les grands acteurs ou les grands référents sont le Temps, la Conscience, le Bien, le Mal …On pourrait dire de celle de Sainte-Beuve et je crois qu’on l’a effectivement dit, que c’est, elle, une poésie minuscule. Qui s’adosse de préférence aux petits faits vrais de la vie quotidienne. Rappelez-vous le linge usé de la fin du poème précédent. Et voyez surtout le poème Plaine qu’a lu encore Olivier Nempont. Ce poème décrit le même paysage que celui que décrit Hugo dans cette Rêverie des Orientales par laquelle j’ai commencé mon intervention. C’est frappant de comparer les deux. Le paysage d’Hugo est terriblement idéalisé. Il est ensuite corrigé par la puissance imaginative qui vient lui substituer un décor d’orient. On n’y reconnaît plus rien du spectacle réel. On a plongé dans l’idée. Ce qui est la grande force mais la faiblesse aussi d’Hugo.
Inversement dans le texte de Sainte-Beuve le vrai monde extérieur laisse quelques marques, quelques traces sensibles. C’est que Sainte-Beuve est moins platonicien que son rival. Son maître comme il l’a dit lui-même n’est pas Pindare mais le modeste Anacréon. Ce qui dit comme ça, je le concède, ne fait pas particulièrement moderne, mais qui signifie qu’il tend vers un certain réalisme, un certain matérialisme, un prosaïsme même en quoi justement il n’est pas sans annoncer certains développements futurs de notre poésie.

BSB Est-ce justement ce que voulait montrer l’intervention du comédien qui s’est levé du fond de la salle pour lire ce poème de Baudelaire intitulé Paysage et rappeler ensuite les sentiments d’admiration quasi filiale que vouait l’auteur des Fleurs du Mal à celui des Rayons jaunes ?

G.G. Oh là alors !!!  Les choses sont beaucoup plus compliquées et tordues que cela dans le rapport Sainte-Beuve/ Baudelaire. Là encore la position particulière de Sainte-Beuve dans le champ critique et à l’Académie n’a sûrement pas poussé Baudelaire à la plus grande sincérité. Voyez comme sa vanité s’est aussi trouvée bien aise du compliment ambigu de son aîné sur le Kamtchatka littéraire qu’il s’est empressé de répéter partout.
Mais pour revenir à Paysage, j’ai été plus qu’étonné que vous fassiez crédit à Sainte-Beuve d’avoir au vu de ce poème, exercé une influence directe sur son auteur. Car justement là, celle de Victor Hugo et de son poème intitulé Rêverie par exemple, y est réellement plus visible. Même construction fondée sur une opposition entre paysage réel et paysage imaginaire. Paysages imaginaires qui sont tous deux des Orientales. Jusqu’au vocabulaire d’ailleurs de leur seconde partie avec ses clochers bleuâtres etc… Et quand ce n’est pas Hugo, c’est le poème Préface des Emaux et Camées qu’il fallait aller chercher pour ses allusions aux désordres politiques du temps. Ou les Chants ouvriers de Pierre Dupont pour le Paris des ateliers et des fumées de charbon. Bref. Il y a de tout dans ce poème. Et même déjà du Mallarmé. C’est dire !

BSB : Du Mallarmé ? Que voulez-vous dire ?

G.G. Oui, je sais bien que Mallarmé vient plus tard. Et qu’il est convenu de dire qu’il est d’abord baudelairien. Plus baudelairien que Baudelaire. Certes. Mais je pense au célèbre poème des Fenêtres qui vient retravailler un motif vraiment essentiel pour comprendre ce qui se passe dans l’évolution de la poésie entre 1829 et disons 1870.  Quand on assiste au désengagement progressif du poète. A la fin du romantisme républicain ou libéral comme on disait. A l’effondrement de son engagement révolutionnaire. Baudelaire, passant en moins de 6 mois de l’enthousiasme révolutionnaire au repli sur l’imaginaire, ferme après les journées de juin 48, la fenêtre que les premiers romantiques, en tout cas, une partie d’entre eux s’étaient efforcé d’ouvrir  sur la réalité politique de leur temps. Et dégoûté de son époque - on connaît tous ses textes là-dessus - il prépare la poésie à entrer dans une tour d’ivoire.
Au passage admirez comment Hugo qui s’opposait au début des années 1830 à Sainte-Beuve qui préconisait l’engagement du poète[1], reviendra, lui, à une poésie engagée qui donnera les Châtiments par exemple. Évolutions inverses. Personnalités contraires.

BSB : C’est intéressant ce thème des influences. Et si nous revenons au rapport Hugo, Sainte-Beuve, direz-vous qu’il a pu y avoir, malgré la différence de génie entre eux, une influence de Sainte-Beuve sur son illustre aîné.

G.G. : C’est vrai que dans les Feuilles d’Automne, Hugo entreprend une incursion sur le territoire de Sainte-Beuve. Après l’éclat des Orientales, il s’engage dans une poésie beaucoup plus intimiste, des vers écrit-il comme tout le monde en fait ou en rêve, des vers de la famille, du foyer domestique, de la vie privée; des vers de l'intérieur de l'âme, quoi.  Des vers qui occupent justement le champ ouvert par Les Poésies de Joseph Delorme. Mais ce qui a pu le tenter justement, c’est de réécrire Sainte-Beuve[2]. Comme Balzac écrivant Le Lys pour refaire en mieux Volupté. Il lui faut tout à cet Hugo là. C’est un conquérant.
Là encore il faut chercher à comprendre le véritable fonctionnement de l’art. Comme pour ce que prétendait notre ami affirmant dans sa diatribe finale, particulièrement bien troussée d’ailleurs – je ne suis pas rancunier -  qu’il n’y avait rien de neuf dans les Feuilles d’Automne et que tout y était emprunté au Cénacle.
Il faut savoir que la poésie des membres du Cénacle, à cette époque, est comme le dit très bien Jules Barbey d’Aurevilly, dans une belle étude de 1862, une poésie partagée, fondée sur l’échange et sur l’imitation. Ce groupe fonctionne comme un Parti. Il se crée tout un système de codes, un répertoire de motifs. Ainsi tout un matériel commun se met en place. Une musique particulière du vers aussi commence à se faire entendre.
Dans ce contexte, il faut savoir distinguer les matériaux de la poésie de la manière dont ils sont mis en forme et recrées, réinventés, sublimés par l’artiste. Ainsi cette feuille d’automne  que Victor Pavie revendique comme la sienne, on pourrait tout aussi bien dire qu’elle vient de Lamartine (voir l’Isolement), Comme celle-ci vient sans doute d’un très méconnu poète originaire d'Abbeville au nom prédestiné, Millevoye auquel Sainte-Beuve consacrera d’ailleurs un article élogieux en 1837. Et probablement qu’elle vient à l’origine d’un arbre du Péloponnèse !!!!
Mais, l’important n’est pas la feuille ! C’est le chant de la feuille qui tombe dans le vers. Et là il y a quand même musique et musique. Puissance suggestive ou pas. Plus ou moins grande puissance évocatrice. Retentissement plus ou moins profond.
On ne fait pas de la poésie avec des idées. Tous les poètes savent ça. Et parfois certains professeurs. La poésie se fait avec des mots. Des sons peut-être seulement. Des rythmes, des images… un tissage savant, particulier et vraiment mystérieux de tout ça par une conscience, une sensibilité plus profondément éveillées au monde, à la langue et présentes fortement à elles-mêmes !

Et Hugo, a cette capacité là. Il était vraiment poète !







[1] SB dans le GLOBE ( 11 octobre 1830) revendique pour le poète en ces périodes troubles d’agitation révolutionnaire de s’engager, de traduire et d’exalter le sentiment de l’humanité progressive  alors qu’Hugo prône une sorte de retrait !!!! : Parce que la tribune aux harangues regorge de Démosthènes, parce que les rostres sont encombrés de Cicérons, parce que nous avons trop de Mirabeaux, ce n'est pas une raison pour que nous n'ayons pas, dans quelque coin obscur, un poëte. Il est donc tout simple, quel que soit le tumulte de la place publique, que l'art persiste, que l'art s'entête, que l'art se reste fidèle à lui-même, tenax propositi. Car la poésie ne s'adresse pas seulement au sujet de telle monarchie, au sénateur de telle oligarchie, au citoyen de telle république, au natif de telle nation; elle s'adresse à l'homme, à l'homme tout entier.

[2] Ainsi cet extrait de La Pente de la Rêverie : Le soleil se jouait sur la pelouse verte/ Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte/ Apportait du jardin à mon esprit heureux/ Un bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux.
Ce quatrain recompose et développe un vers de Sainte-Beuve (« Et vos enfants au loin  épars sur la pelouse »)  contenu dans une pièce de 29 adressée à Madame Hugo : pièce d’ailleurs consacrée à dire le plaisir qu’il éprouve à la consoler, philosophiquement, bien entendu, quand son époux est sorti.