vendredi 18 août 2017

DISPARITION DE FADWA SOULEIMANE, PREUVE DE LUMIÈRE ET DE NUIT.



Fadwa Souleimane en intervention en mars 2016, dans un lycée de Boulogne-sur-Mer








































La poète syrienne, Fadwa Souleimane, qui reçut en mai 2016 le Prix des Découvreurs pour son recueil, A la pleine lune, vient de disparaître. Elle n'avait pas cinquante ans. La mort bien sûr, pour elle qui fut des touts premiers combats à Homs, était plus que familière. Mais c'était vers la paix, la vie, qu'elle était résolument tournée, toute entière portée par l'amour d'un pays dont elle connaissait mieux que personne la grandeur et la beauté et dont elle se désolait que les puissances occidentales pour les raisons économiques et géostratégiques qu'on sait, contribuent par leur cynisme, à en rendre impossible l'évolution démocratique.

Nos pensées vont aussi aujourd'hui à son éditrice, Emmanuelle Moysan, à qui nous devons la découverte de cette femme de courage et de conviction qui aura profondément marqué, je pense, les très nombreux jeunes gens qui l'ont rencontrée. 


Nous reproduisons ci-après la présentation que nous avons faite en 2015 de son ouvrage.




Être une preuve de lumière et de nuit.  Tel serait si l'on en croit le grand poète d'origine syrienne, Adonis, l'état le plus haut de la poésie. Et c'est dans cette perspective, sans doute, qu'il faut lire le livre de sa jeune compatriote Fadwa Souleimane, que les toutes neuves éditions du Soupirail viennent de faire paraître sous le titre A la pleine lune.

Il y a des pays où vivre une vie simple, libre, parmi les siens ne va pas de soi. Où tout conspire au contraire à vous défaire de votre humanité. Vous déposséder du sentiment de votre vérité. Où chaque plongée dans la réalité vous entraîne un peu plus dans l'évidence de l'absurdité et de la folie du monde. Je me garderai bien de tenter d'évoquer plus précisément cette réalité que doivent aujourd'hui affronter ceux qui, au cœur du drame syrien, continuent, envers et contre tout, de nourrir un semblant d'espoir dans un avenir meilleur. J'ai vu le film d'Ossama Mohammed et Simav Bedirxan, Eau argentée[u1]  , qu'Arte a diffusé il y a une quinzaine de jours. Ce qui se vit là-bas, de courage chez les uns, d'abjection chez les autres, et qui sait, d'abject courage aussi chez certains, en tout cas de dépassement des limites de ce qui constitue pour nous l'humanité ordinaire, est proprement inimaginable. Effarant. Et l'on comprend qu'en parler comme ça de l'extérieur, de petit point de vue douillet, aurait quelque chose d'assez mal supportable.

Mais justement, c'est de l'intérieur que Fadwa Souleimane tente de mettre des mots sur l'expérience profonde qu'elle a du conflit syrien. Ses populations divisées. Ses quartiers explosées. Ses enfants vaporisés. Sa parole étouffée… Comédienne, militante, pacifiste, figure marquante de la contestation à Homs, au point d'en être présentée sur certains media comme une icône[u2] , Fadwa Souleimane a dû quitter il y deux ans son pays pour partager cette fois le sort des exilés. Réfugiée politique à Paris, elle a écrit pour le théâtre un texte , Le Passage[u3] , qu'elle a pu présenter cet été en Avignon avec la complicité du metteur en scène Catherine Boskowitz. Les poèmes de À la pleine lune constituent ainsi le second de ses textes que nous pouvons lire en français.

Ceux qui n'ont pas pris les armes sont morts . Ceux qui ont pris les armes sont morts aussi. Chacun attend son tour avec ou sans la guerre  écrit F. Souleimane dans Le Passage. Mais ce n'est pas la perspective de la mort, la mort en soi, qui constitue pour cette femme dont la mémoire est sûrement surchargée des scènes les plus atroces, l'épreuve la plus douloureuse.  Ce sont plutôt tous les visages qu'elle se donne. Ceux de la vérité démembrée. Du monde retourné sur son axe. Qui réduit l'être en morceaux. Efface jusqu'à son propre reflet.

Déjà, avant l'insurrection, le poète syrien Nazih Abou Afach pouvait déplorer à quel point la Syrie, ce berceau d'une de nos plus anciennes et puissantes civilisations, était devenue pour ses habitants, pour son peuple, un lieu d'oppression, de repli sur soi et de souffrance. Nous regorgeons de temps pour tirer sur les papillons, les nuages et les idées neuves/ regorgeons d'espace pour les bastilles, les cercueils et les cimetières d'enfants/ détenons grands sanglots et très intimes secrets, écrivait alors cet habitant de Marmarita, village situé à quelques kilomètres d'Homs. La terrible répression qui s'est abattue sur le peuple à partir de la première manifestation de Deraa, le 15 mars 2011, n'a fait, là-bas, qu'élargir le marché de gros de la douleur. Augmenter, pour les sectateurs du régime assassin d'Assad, leur volume de viande humaine à sacrifier.

Les références aux déchirements ainsi qu'aux crimes les plus barbares dont son pays est devenu le théâtre ne manquent pas dans le livre de Fadwa Souleimane. À qui les avions de tourisme traversant le ciel de Paris, une cigarette impossible à allumer à la terrasse pluvieuse d'un café, ne font que mieux lui rappeler que dans le ciel de son pays les avions ne transportent plus que des bombes, que la pluie là-bas n'éteint pas le bâtiment en feu que le soldat vient de faire exploser d'une simple pression de son doigt sur la détente. Comment du coup pouvoir se sentir pleinement vivre? La condition de l'exilé comme l'a bien montré en son temps le poète palestinien Mahmoud Darwich est une condition particulièrement difficile: la part de soi qui vit ici ne pouvant qu'être traversée, comme un membre fantôme, par cette part absente qu'on a laissé là-bas. Accompagnée de tous ceux avec lesquels on voudrait impossiblement continuer à faire corps.
C'est ce qui explique que les poèmes de Fadwa Souleimane ne relèvent pas d'abord d'une esthétique, d'un métier. À la différence de ceux pour qui la forme est un point d'aboutissement, pour qui le poème est fait pour aboutir à l'expression la plus forte ou la plus belle, Fadwa Souleimane écrit d'abord pour que ses mots livrent passage. Passage à sa douleur. Passage à sa colère. Passage à son espoir. À son désespoir aussi. Passage à ses regrets. À son inconfort d'être ailleurs. Passage à toutes ces voix qui la divisent. Contre lesquelles il lui faut quand même un peu se réunir. Pour ne pas s'abandonner en cendres. Cela donne à sa poésie, par ailleurs en partie nourrie des nombreuses et belles images de la  poésie arabe traditionnelle, un caractère résolument vital. Qui lui permet de se réaffirmer au-delà de toutes ses interrogations, de tous ses découragements, au plus haut d'elle-même. D'opposer au délire fratricide qui s'est emparée de son beau pays de colombes et d'oliviers, de mer bleue entre les murs, sa farouche résolution de ne pas répondre au meurtre par le meurtre, au terrorisme d'état par une légitimation de toutes ses propres violences, mais par un chant de pardon. D'amour. Car tu ne t'en sortiras pas si tu tues/ sur une seule jambe reposera ta victoire/ sur ta tête une couronne de sang.

Ainsi si chacun de ses poèmes laisse bien entendre la brutalité, la sauvagerie avec laquelle le régime comme elle l'appelle, est parvenu à dévorer toute une partie de son univers intérieur, lui imposant ses images éclatées et obsédantes de sang et de terreur, Fadwa Souleimane ne fait pas que composer avec À la pleine lune une sorte de tombeau halluciné des innocences disparues, elle laisse filtrer à travers cette nuit, la possibilité d'une lumière. La croyance  fragile qu'au bout de ce sinistre et douloureux tunnel par lequel passe aujourd'hui le peuple syrien, l'attend quelque chose comme une résurrection, une renaissance. A la condition que le cœur reste avec le cœur. L'esprit avec l'esprit. Et la main dans la main.


mardi 4 juillet 2017

ÉDUQUER NOTRE MERVEILLEUSE CAPACITÉ DE PAROLE. LE DOSSIER 2017-2018 DU PRIX DES DÉCOUVREURS.

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Le dossier de l'édition 2017-18 est désormais accessible. Avec les extraits des divers ouvrages sélectionnés, un certain nombre de pistes pour en prolonger la lecture et un nombre important d'illustrations destinées à ouvrir également le regard en direction d'autres formes d'art. 

Nous en reproduisons ici l'avant-propos.

Oui. Nous avons besoin de parole. C’est la vie. Et c’est le propre des poètes ou de façon plus générale de ceux qui entretiennent une relation dynamique au langage que de témoigner de cette nécessité profonde. Et cela n’est-il pas merveilleux de réaliser que nous  sommes dans tout le vaste univers connu, la seule parmi ces millions et ces millions, ces milliards, peut-être, d’espèces vivantes, la seule à disposer de cette capacité de prolonger notre existence en paroles. Des paroles qui nous survivent. Et que pour les plus abouties d’entre elles et les plus nourrissantes, nous pouvons nous transmettre de générations en générations.

Que la poésie soit une parole avant tout liée à la vie, à cette pression que sur nous elle exerce, chacun en trouvera aujourd’hui la preuve dans cette nouvelle sélection du Prix des Découvreurs. Plus centrés sur la sphère affective, privée ou familiale, que les éditions précédentes, plus facilement abordables par de jeunes lecteurs, plus courts également, les ouvrages que nous présentons à leur active curiosité parlent, dans le langage et les formes d’aujourd’hui, de chagrin, de perte, de solitude, de vulnérabilité et de difficulté à être, mais de désirs aussi, d’amours et de tendresses, dans le monde pas toujours bien facile qui nous est donné à vivre. Un monde où la diversité des origines et des conditions marque profondément les existences. Mais où les réserves d’énergie individuelles, la créativité et la généreuse ouverture de la pensée et de la sensibilité font aussi la différence.

Nul doute que ces textes sauront pour la plupart résonner puis retentir en chacun de leurs lecteurs qui y trouveront non seulement matière à élargir leur vision de l’objet poétique et leur compréhension de la vie mais y découvriront aussi de nouvelles possibilités d’écriture qui les aideront à proposer à leur besoin de parole des issues personnelles, inventives et vraiment adaptées à leur temps.

L’École on le sait forme principalement à partir de normes et de modèles pour la plupart hérités. Impose année après année sa magistrale théorie de règles par lesquelles se construit, certes, la possibilité d’une langue, d’une culture et de références, communes. Tout un lot de savoirs intellectuels partagés. Mais il importe qu’à côté de cette fonction essentielle, soit fortement rappelé le droit de chaque individu à s’inventer aussi lui-même. Dans son temps. À se constituer finalement quand même en Sujet, non seulement rationnel mais aussi actuel et sensible, de sa propre parole.

Comme le rappelle bien l’étymologie, éduquer c’est conduire hors, hors de l’enfance, hors de la dépendance, rendre par conséquent libre, ouvert et comme souverain de soi-même. C’est à cette exigeante et nécessaire mission que le Prix des Découvreurs entend contribuer.

lundi 3 juillet 2017

RECOMMANDATIONS DÉCOUVREURS. ÉTÉ AVEUGLE DE ROSE AUSLÄNDER

Été aveugle

Les roses ont un goût rouge-rance —
un été acide est sur le monde

Les baies se gonflent d'encre
et sur la peau de l'agneau le parchemin se rêche

Le feu de framboise est éteint —
un été de cendres est sur le monde

Les hommes vont et viennent paupières baissées
sur la berge aux roses rouillée

Ils attendent que la colombe leur porte des nouvelles
d'un été étranger sur le monde

Le pont de pointilleuse ferraille
ne s'ouvre qu'à ceux en ordre de marche

L'hirondelle ne retrouve plus le sud — 
un été aveugle est sur le monde


Blinder Sommer

Die Rosen schmecken ranzig-rot —
es ist ein saurer Sommer in der Welt

Die Beeren füllen sich mit Tinte
und auf der Lammhaut rauht das Pergament

Das Himbeerfeuer ist erloschen —
es ist ein Aschensommer in der Welt

Die Menschen gehen mit gesenkten Lidern
am rostigen Rosenufer auf und ab

Sie warten auf die Post der weissen Taube
aus einem fremden Sommer in der Welt

Die Brücke aus pedantischen Metallen
darf nur betreten wer den Marsch-Schritt hat

Die Schwalbe findet nicht nach Süden —
es ist ein blinder Sommer in der Welt


Née le 11 mai 1901 à Czernowitz (Autriche-Hongrie ; actuelle Ukraine) et morte le 3 janvier 1988 à Düsseldorf (Allemagne), Rose Ausländer est une poétesse d'origine juive allemande.

Comme le dit la belle et longue présentation du regretté Gil Pressnitzer qu’on trouve d’elle sur le site Esprits nomades, « son histoire semble être le symbole du naufrage de cette Mitteleuropa, de cette culture de l'Europe centrale qui a disparu dans les flammes et les camps de la mort ».

Nous ne saurions trop recommander à nos amis enseignants de se pencher sur les textes mais aussi sur la destinée de cet auteur qui, injustement méconnue fait partie comme l’écrit Gil Pressnitzer de ces grands poètes juifs : Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann qui, pour avoir fait intimement l’expérience de l’horreur, donnent chair aux choses indicibles.

dimanche 2 juillet 2017

SÉLECTION DU PRIX DES DÉCOUVREURS. MACHINE ARRIÈRE DE SAMANTHA BARENDSON.

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Enfin. Avec un peu de retard par rapport aux années précédentes nous publions aujourd’hui le tout dernier dossier d’extraits consacré aux ouvrages sélectionnés pour le Prix des Découvreurs 2017-2018.

Samantha Barendson propose avec Machine arrière – dont on pourra retrouver une présentation plus détaillée dans un précédent billet - un retour sur les divers événements qui ont marqué son existence, à travers une succession de poèmes simples, apparemment désinvoltes qui sont pour elle le moyen de fixer ses souvenirs tout en les maintenant d’une certaine façon dans la distance que créent par exemple ces anciennes photographies que nous prenons plaisir à regarder même quand elles renvoient à des réalités qui ne furent pas toujours plaisantes.


Bonne chance maintenant à tous les auteurs sélectionnés. En espérant que cette nouvelle édition du Prix des Découvreurs éveillera la même curiosité que les éditions précédentes.

vendredi 30 juin 2017

SÉLECTION DU PRIX DES DÉCOUVREURS. L’IMMENSITÉ DU CIEL DE JACQUES LÈBRE.

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Nous présentons aujourd’hui le petit dossier d’extraits du livre de Jacques Lèbre, L’Immensité du ciel, paru à la Nouvelle Escampette.

Le lecteur intéressé se reportera à la recension que nous en avons faite en son temps, sur ce blog.


Le Dossier final et complet du Prix des Découvreurs sera mis en ligne dans le courant de la semaine prochaine. Il précisera les modalités très simples d’inscription et apportera les précisions utiles aux professeurs qui souhaiteraient faire participer leurs élèves à cette opération dont nous rappelons qu’elle touche chaque année de très nombreux élèves de diverses académies.  Et surtout qu’elle vise à remplir une tâche éducative majeure : aider les jeunes des écoles à s’inventer eux-mêmes. Dans leur temps. À se constituer finalement en Sujets actuels de leur propre parole.

mercredi 28 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. MOUJIK, MOUJIK, DE SOPHIE G. LUCAS.

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Il est des livres qu’on n’écrit pas sans colère. Non de cette colère furieuse des forcenés mais de cette « triste colère » qu’évoque le poète Alexandre Blok qui monte en soi face aux manquements dont notre société nous fournit régulièrement le spectacle.

Non que nous soyons obsédés par cette façon dont nos sociétés traitent la foule de ceux qu’elle relègue de plus en plus à leurs marges. Dans un monde où des poignées d’hommes peuvent en toute apparente légalité posséder l’équivalent des richesses de tout un continent et où la plupart trouve normal qu’un sportif ou un dirigeant d’entreprise gagnent en un mois plus d’une vie de salaire d’un ouvrier qui risque, sur les chantiers qu’il enchaîne, sa santé quand ce n’est pas sa vie, la misère, si ce n’est au cinéma, ne fait pas vraiment scandale et même si dans nos villes elle s’expose assez clairement, nous savons parfaitement en détourner le regard, lui opposer une sorte d’opacité rétinienne, d’indifférence intime qui n’est sans doute qu’une des conditions du maintien de notre propre tranquillité ou sécurité affectives.

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C’est pourquoi un travail comme celui qu’a mené Sophie G. Lucas, avec moujik moujik que les éditions de la Contre Allée ont eu l’intelligence de rééditer après une première publication en 2010 aux Editions des Etats civils de Marseille, doit être tout particulièrement salué. Précédé par une épigraphe empruntée à Jehan Rictus, ce poète méprisé qui se voulait l’ « Homère de la Débine » et n’hésitait pas à en appeler à « la vaste et triomphante jacquerie, l’assaut dernier et désespéré des masses vers les joies d’Ici-bas, vers la vie heureuse et confortable, l’Art et la Beauté, tous les éléments du Bonheur dont les humbles sont injustement privés et auxquels ils ont droit », l’ouvrage de Sophie G. Lucas s’attache à ce « qu’on voit de nouveau ces hommes et ces femmes de la rue. Qu’on les regarde ». Qu’on se confronte à cette part de vie et de mort que leur corps, le décor dans lequel ils vivent et les mots qu’ils utilisent ont à raconter. À cet insidieux et collectif mépris de la personne qu’ils ont aussi à dénoncer.

Déclenché par le double sentiment de colère et d’impuissance suscité par la mort d’un homme, Francis, qui vivait sous une tente, dans le Bois de Vincennes, l’hiver 2008, le livre de Sophie G. Lucas n’est pas comme le beau film de Claire Simon, consacré à ce lieu, Le bois dont les rêves sont faits, une poétique exaltation de la nature perçue comme source et cadre d’utopies régénératrices et pas non plus simplement, comme on aura pu l’écrire, une succession de photographies ou d’instantanés fixant l’empreinte d’une série d’existences diversement cabossées. Non.  moujik moujik est avant tout un assemblage condensé de paroles par lesquelles se disent, à la première personne, des destinées, héroïques à leur manière, auxquelles l’auteur s’efforce de laisser toute leur chance et leur force d’apparaître. Non comme des «  cas sociaux »  - qu’il appartiendrait à la science politique de venir régler - mais comme ces « Frères humains » auxquels fait appel la célèbre Ballade des pendus de François Villon.

Car ce sont des voix qu’on entend. Pas que des images seulement qui se forment. Des voix qui parlent de leurs rêves et de leurs déceptions. Des murs auxquels ils se heurtent. De leur courage découragé. De leurs affections et de leurs pertes. Qui revendiquent des dignités. Et portent la fatigue d’avoir à ordonner avec presque rien le monde démuni dans lequel ils se voient obligés de vivre.

Restituant leur parole à partir d’une écoute empathique et sensible, le travail de Sophie G. Lucas n’en produit pas pour autant un matériau brut et purement documentaire. Il donne également forme. Par sélection et montage d’abord. Par le choix aussi, plus surprenant, du moins dans la première partie, d’un vers libre court n’hésitant pas à couper un certain nombre de mots pour en rejeter la fin au début du vers suivant. On comprend aisément à partir de ce mot de « rejet » la signification symbolique d’un tel parti-pris qui a par ailleurs l’intérêt de faire physiquement éprouver les multiples cassures, éclatements qui composent le monde de ces hommes et femmes qui n’entrent pas dans les cadres bien lisses de notre société normée. Mais doivent cependant recourir à notre commun vocabulaire pour décrire des réalités très sensiblement différentes de celles que nos vies davantage protégées nous habituent à reconnaître.

Et c’est bien encore une fois l’honneur de notre poésie que d’en appeler ainsi sans discours et sans fausse sentimentalité à de plus profondes solidarités. Et d’engager son art au service de nouvelles générosités.  

Mais, si le travail de Sophie G. Lucas se distingue d’un certain nombre d’autres inspirés par les mêmes déprimantes matières, c’est que comme pour son tout dernier et admirable livre Témoin que viennent aussi de publier les éditions de la Contre Allée, il est en profondeur porté par une expérience viscérale, indélébile, de la misère. Ces « moujiks » qui n’ont même pas droit dans le titre à une majuscule, mais à qui elle s’efforce de redonner une identité propre, qu’elle parvient à remettre dans la lumière d’une société qui n’a pas su se hisser à la hauteur des rêves de progrès et de justice que la faillite ou plutôt la corruption des socialismes semble avoir durablement ruinés, elle ne les évoque pas de l’extérieur. Et si elle prend bien soin de respecter la distance dont a besoin pour être leur parole, elle sait l’accueillir et la faire résonner autrement qu’en esprit. Dans son sang. Dans sa chair. Étant en fait de leur famille. Ce qu’assumant à son tour l’emploi de la première personne, elle révèle dans la dernière partie, déchirante du livre où elle évoque la mort de son propre moujik de père. Un père qui « n’avait rien/ pour mourir […] n’avait rien à se mettre […] n’avait rien à se mettre pour / mourir/ quelque chose sur le dos ».

Alors, il paraît que nous sommes en marche. Comme on voudrait que ce soit vers un peu moins de dureté !

dimanche 25 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. LES OISEAUX FAVORABLES DE STÉPHANE BOUQUET.


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Paru en 2014 aux éditions Les Inaperçus, l’ouvrage que Stéphane Bouquet a intitulé Les oiseaux favorables semble avoir effectivement peu retenu l’attention du petit nombre de ceux qui continuent à vouloir rendre la poésie qui s’écrit aujourd’hui, non seulement un peu plus visible mais surtout plus intelligible. Et par là nécessaire.

Pourtant ce livre ou plutôt ce livret qui selon le principe des Inaperçus qui est de faire se rencontrer deux univers et de trouver l’alchimie entre une écriture poétique et une création plastique contemporaines, dialogue avec une quinzaine de photographies du journaliste, écrivain et photographe Amaury da Cunha, peut constituer pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore une excellente porte d’entrée sinon dans l’œuvre, assez diverse, de Stéphane Bouquet, du moins dans l’esprit qui pour une grande part l’anime.

Apparaissant sous la forme d’un monologue intérieur émanant d’une femme de 46 ans qui sent que pour elle « tout est peut-être fini, périmé, caduque, obsolète », et s’éprouve comme « une longue vibration de solitude qu’amplifient toutes les ondes de douleur environnantes », le texte de Stéphane Bouquet affirme l’existence d’une poésie capable aujourd’hui de s’émanciper des formes génériques dans lesquelles trop souvent encore on prétend la contenir et la possibilité surtout d’un lyrisme personnel affranchi lui aussi de cette exaltation narcissique du moi qui empêche de comprendre que l’acte d’écriture est par nature moins porté vers l’expression de soi que par cette ouverture créatrice à l’autre, tous les autres, à travers laquelle se construit souvent le meilleur de nous.

On s’en apercevra bien vite : loin de reposer sur la parfaite cohérence narrative que recherchent les fabricants d’histoire, le texte de Stéphane Bouquet emprunte aussi bien à l’identité fictive de son personnage qu’aux réalités culturelles et sociales qui caractérisent sa propre existence d’auteur, conférencier, nourri de connaissances cinématographiques, de recherches historiques et étymologiques, habitué des voyages et de toutes sortes de rencontres artistiques et occasionnellement mondaines. Si bien que c’est moins l’identité formelle de la voix qui s’élève à l’intérieur de ce texte qu’il s’agit pour nous d’identifier que le mouvement, le tremblement de son tracé, principalement affectif, qu’il importe de suivre.

Fondé philosophiquement sur la pensée bien connue d’Héraclite selon laquelle il n’existe pas d’essence des choses et sur la célèbre formule de Montaigne également citée : « Et nous et notre jugement et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse », le récit vagabond de Stéphane Bouquet entraîne dans son flux considérations savantes et rêves ingénus, histoires qu’on se raconte et résolutions qu’on prend, sans oublier ces mille et une petites choses qu’on fait ou se dit pour tromper ou pas son sentiment de solitude. Cela est très souvent poignant tant Stéphane Bouquet s’y entend pour mettre à jour au-delà des artifices de surface le dénuement de l’être qui ayant basculé de l’autre côté de la jeunesse se sent « promis à de moins en moins de visages » et ayant fait l’épreuve de l’impermanence des choses et des sentiments s’éprouve désormais dépourvu, conscient que son « stock d’aurores » est devenu ridicule.

Mais c’est comme poème que ce texte attend d’être lu. En en ressentant page après page tout ce qu’ici la parole parvient à signifier de notre pathétique condition d’être désirant, séparé. Se découvrant dans la matière très prosaïque des jours, toujours plus nu, rétréci, vulnérable. « Les arbres en bas dans la rue attendent toujours qu’on leur trouve un nom, ce que nous avons chaque petit-déjeuner remis au lendemain avec optimisme et maintenant la boîte de céréales en forme de lettres est vide, il ne reste que des miettes à peine bonnes pour des souris astreintes depuis trop longtemps à un terrible régime sans sel. C’est une des choses et aussi : il faudrait que le vent nettoie les rues et me débarrasse des souvenirs accrochés partout ».

Une telle lecture ne peut bien entendu être que personnelle. Toutefois il me semble nécessaire de bien préciser afin de corriger l’impression qu’en donneront sans doute les lignes qui précèdent, que le livre de Stéphane Bouquet, s’il ne cache rien de la perte et du sentiment de déréliction qui profondément l’accompagne, sait aussi multiplier le souvenir des petites épiphanies qui rythment notre vie quotidienne et s’ouvrir in fine les portes d’un bonheur accessible. Qui éclaire le titre. «  Bonheur veut dire bonne chance, de bon augure, et en fait, augure vient du latin avis, oiseau, donc : bon oiseau, oiseau favorable. Bonheur = elle vit dans les oiseaux favorables. »

Ce qui nous conduit aux toutes dernières lignes, si terriblement émouvantes, du livre, qui parleront peut-être moins, c’est vrai, aux jeunes-gens qui se reconnaissent plus facilement dans l’Antigone que dans le Créon d’Anouilh: « On nous dit, dès le départ, qu’on trouvera la personne qui nous manque ou le corps qu’il nous faut pour boucher le vide qui est en nous […] mais c’est un mensonge pour rendre toute la suite supportable. Elle a renoncé à chercher, elle a renoncé à prier, à espérer, à supplier, elle a presque renoncé à être prête. Et elle n’a pas assez d’argent pour se payer un bonheur fabriqué, une prothèse qui après tout doit marcher aussi bien que les genoux ou les hanches de métal. Mais elle entretient le brasier, pourtant. Malgré tout : la vie, des oiseaux improvistes, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

 NOTES :

Pour lire des extraits de la première partie du livre qui en compte 3 ainsi qu’un beau texte de l’auteur sur les photographies d’Amaury da Cunha, cliquer dans l’image qui ouvre ce billet.

Stéphane Bouquet à l’intérieur de ce blog : cliquer ici.

mercredi 21 juin 2017

IL Y A ENCORE DE QUOI CHANTER ! DOMAINE DES ENGLUÉS D’HÉLÈNE SANGUINETTI.


FRANZ MARC 1910 DER TRAUM

Non. Je ne crois plus trop que la parole critique – car la critique est parole avant d’être discours – ait aujourd’hui pour vocation de mettre à jour les mystères d’une écriture. D’en résoudre l’énigme. Nous sommes solitudes. Et c’est sûrement illusion de croire qu’il existe quelque part dans le monde, qu’il se trouvera un jour dans le temps, une sensibilité et une intelligence tellement frères, tellement sœurs, que nous serons enfin rejoints, compris dans notre totale et parfaite singularité.

Des livres comme ceux que publient Hélène Sanguinetti sont justement de ces livres qui, poussant à la limite leur propre affirmation d’être et de solitude peuvent nous aider à comprendre l’impasse dans laquelle s’engage quiconque voudrait trouver le mot, découvrir la formule, le magique abracadabra, qui ouvrirait pour chacun le sens d’une œuvre à tort considérée comme un bloc de significations d’une densité telle qu’il y faudrait une culture, une attention exceptionnelles pour en pénétrer, ne serait-ce qu’un peu, les principaux arcanes.

Certes, Domaine des englués, par exemple que je viens de recevoir et de lire bouleverse les codes que s’ingénient à respecter de manière plus ou moins joueuse ou inventive la plus grande partie des livres publiés par nos poètes actuels. Cela apparaît d’emblée dans l’utilisation récurrente de signes – glyphes ou émoticônes, encadrés – qui sont manifestement pour elle un complément de palette permettant à la langue d’exploser autrement ses couleurs sur la surface pour elle animée de la page. Mais c’est bien sûr l’éternel problème de la fameuse illusion référentielle qui dans ce livre est le plus de nature à déconcerter ces lecteurs qu’aucune véritable expérience de l’écriture ou de la création artistique en général, n’a appris à comprendre vraiment qu’un poème n’est pas un produit fabriqué, une succession d’opérations bien précises destinées à la cartographie progressive d’un sens mais pleine et aventureuse réponse à l’intense provocation ou altération d’existence que nous adresse la conscience d’être ici ou là, diversement éprouvés, dans le monde. Alors que nous soyons promenés, projetés sans trop d’éclaircissements de paysages en paysages, de situations en situations, d’époques en époques, baladés de réalité en imagination, de registre en registre, d’identités en identités comme si rien n’avait finalement de formes arrêtées, d’expression définitive, cela ne doit pas troubler. Car il ne s'agit pas ici de baliser un domaine.  Mais au contraire d’en sortir.

Car Domaine des englués part d’une douleur. D’un manque. De quelque chose comme une perte. Une Mélancolie qu’accompagne le sentiment d’une impuissance déprimante du langage.  « Je n’ai plus de mots. Le rythme manque dès que je les utilise comme s’ils n’avaient plus de sens ou plutôt un sens, ils sont seuls, ils se suivent et je ne les aime pas.  Qui pourrait s’en servir dans son oreille, sa bouche, son ventre, tout ? Honte. Et une indifférence totale. Doute. Mais froid. Je pense à la mort et à la vie. »  Ainsi, la voix qui se lève à l’intérieur de ce livre et le titre même de l’ouvrage, suggèrent-ils la présence d’une conscience en partie empêchée. Retenue. Séparée. « Prison. Moi = prison ». « À nouveau tout est branlant, rien ne tient et je ne tiens à rien » constate ainsi la voix, page 71 du livre.

Paradoxal alors cet entretien sur la joie qui occupent les trente dernières pages du livre ? Pas pour celui qui comprendra que là se trouve justement l’un des enjeux majeurs de la volonté créatrice qui est de ranimer, ressaisir l’héroïque et solaire affirmation de qui ou de quoi en nous et du fond même de tous les empiétements d’être que constituent séparations, pertes, vieillissements, misères, continue à vouloir tout. EXIGER PARADIS. SORTIR. ALLER. BONDIR ! Et de rassembler ses ressources pour tenter de capter ce qu’elle peut toujours de puissance et de joie d’exister. À placer jusqu’au bout son salut dans un surcroît d’être. « Ne pas mourir/ ne, Veut,pas, mourir/ mourir mais vif/ ainsi courir se dérater/ du couru Et transpire tombe/ au pied d’un arbre marronnier/ en fleurs de sa vie, ».

Ainsi le domaine fermé peut-il s’ouvrir en territoire. Le corps - ses nerfs, ses muscles et ses tendons … - sortir de ses caissons. Et se rompre le vieil équilibre mortifère d’harmonie et de repos. Le monde donne toujours faim. Entraîne. Et si devant on voit un trou, la voix ne renonce pas à astiquer ses clairons. « il y a encore de quoi chanter ».

lundi 19 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. MA MAITRESSE FORME. NATUREWRITING DE SOPHIE LOIZEAU.

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Voici pour aujourd’hui ma courte présentation d’extraits du livre de Sophie Loizeau intitulé, en référence à Montaigne, Ma maîtresse forme. Le lecteur intéressé se reportera au billet que je lui ai consacré il y a maintenant quelques semaines.

Je rappelle au passage que ces extraits sont conçus pour donner une idée de l’ouvrage et inviter les futurs participants au Prix des Découvreurs à aller plus loin dans leur lecture. Non seulement en appréciant l’ouvrage dans sa totalité mais en mettant les textes le plus possible en réseau, en les faisant dialoguer avec d’autres textes reposant sur des thématiques ou des choix formels proches, ainsi qu’en les rapprochant d’autres formes d’art.

Sans s’abstenir bien entendu d’en repérer toutes les ressources pour libérer les écritures et les autoriser à toujours plus d’invention propre.

mercredi 14 juin 2017

POUR PIERRE DROGI. FULGURATION DE LA VIE.


TIEPOLO Métamorphose de Daphné détail
Reconnaissons notre erreur. Lorsqu’il y a quelque temps je me suis vu adresser Le chansonnier de Pierre Drogi publié à la Lettre volée, j’avais un peu rapidement classé cet ouvrage parmi les productions  de ces auteurs dont j’ai de plus en plus de difficulté à tolérer le manque de simplicité et le caractère par trop ostensible de leur prétendue modernité. C’est vrai qu’à lire du bout des yeux et de l’esprit, comme on fait le plus souvent d’un livre qu’on n’a pas vraiment désiré et qu’on ne fait que feuilleter comme on feuillette certaines personnes de rencontre dont on se dit qu’on ne les croisera plus, bien des choses nous échappent. Et nous pourtant qui, dans notre poésie, nous défions terriblement de tout effort d’étiquettes, avouons que nous ne sommes pas toujours parmi les derniers à enfermer les autres dans la bêtise de nos apathiques et fâcheuses définitions.

Car Pierre Drogi est poète. Et poète vraiment. Comme vraiment je les aime. C’est-à-dire poète traversé mais aussi traversant et ce n’est pas parce que les figures que dessinent ses poèmes sur la page ont un petit caractère mallarméen et dans leur très subtile ponctuation jouent savamment de leur relation typographique au blanc, qu’ils ne sont pas par-dessus tout parole et parole activée pour libérer un peu de ce qu’offre partout, mais à nous si difficilement, le monde : l’expérience d’une relation dégagée, désencagée, décollée de ces pancartes, affiches, écriteaux par quoi la pensée puis sa langue se condamnent à la seule et triste gymnastique  des mots.

Mouvement en profondeur du cœur qui accueille et répond, la poésie de Pierre Drogi, bien que nourrie d’une rare culture, est un « fluide simple », une circulation d’énergies prises on peut dire à toutes choses qui de chaque recoin de la création viennent s’y mélanger, s’y échanger, jouir de leurs métamorphoses pour nous arracher aux fausses certitudes des identités arrêtées et relancer l’infini commerce que nous n’aurions jamais dû suspendre avec tout ce qui de partout renverse et déborde : la vie.

Dans un petit ouvrage publié aux éditions du Pommier intitulé justement Métamorphoses, Pierre Drogi affirme qu’il est nécessaire de sortir de cette tautologie et de l’évidence qui nous fait nommer les choses par leur nom et par conséquent nommer une chèvre, « une chèvre «  ou un arbre, « un arbre ». Cela paraîtra sans doute obscur à certains qui n’ont toujours pas fait l’expérience du caractère inépuisable des choses. Et qui n’ont rien de plus pressé que de conférer à chacune d’elles son identité. Mais c’est un fait que les identités enferment plutôt qu’elles n’affermissent. Et nous privent, comme l’a bien montré le livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, de cette merveilleuse possibilité d’extension ou plutôt de réorientation infinie de l’être que l’imagination et le désir conjugués offrent à qui ne se résout pas à se replier sur et cherche à tendre vers. 

Alors j’espère que Pierre Drogi ne m’en, voudra pas trop de renvoyer pour conclure ce trop rapide et bien général éloge au texte du romancier Alain Damasio que j’ai reproduit il y a quelques années sur mon précédent blog. Il existe des romanciers qui valent bien des poètes. Et quelque chose effectivement dans le travail de Drogi me fait irrésistiblement penser à la figure de ce scribe imaginé par Damasio, dont la conviction, « indiscutable pour lui, antérieure même à toute raison, est que la littérature, comme tout art authentique, ne peut […] qu'incarner, avec la plus féroce intensité, la vie — et plus profondément qu'incarner, mot presque statique, la faire fulgurer, siffler, se découdre comme une peau, pour libérer, par éclats — par écart et petit bond, salto, vague haute déferlée, rouleau ou ressac — une coulée de sang pur, d'un rouge d'encre longue, que rien ne peut faire sécher, ni vent ni temps, ni le soleil au zénith. ». 

Ce que peut compléter pour laisser en dernier la parole au poète, ces quelques vers que je tire de son Chansonnier :

aveugle raidillon
le cœur est un ravin

le poème est un peu ogre aussi     qui se jette aux visages
les mains et les pieds hors des poches

affamé comme un chien




mercredi 7 juin 2017

SÉLECTION DÉCOUVREURS. POUR UNE INTELLIGENCE ÉLARGIE DU VIVANT. NÉ SANS UN CRI D’AMANDINE MAREMBERT.

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J’ai pu il y a quelque temps dire sur ce blog tout le bien que je pensais du livre d'Amandine Marembert que nous avons choisi pour figurer dans la nouvelle sélection du Prix des Découvreurs qui sera lancée dans les classes en septembre prochain. Et je reste intimement persuadé que cet ouvrage sera pour les jeunes à qui nous le proposons plus qu’une simple découverte d’écriture. Il sera sûrement l’occasion pour eux de réfléchir à la manière dont les vies, toutes les vies, sont prises dans des formes et à la nécessité qui est la nôtre de faire l’effort d’entrer le plus possible dans la grammaire parfois bien différente des autres si nous voulons parvenir à une intelligence élargie du vivant.


Je le répète : la beauté du livre d’Amandine Marembert n’est pas réductible à sa dimension anecdotique, psychologique ou médico-sociale. Elle est politique, philosophique et artistique. En un mot poétique dans la mesure où chaque page y est exemplairement vécue comme une tentative de rejoindre par la parole ce qui reste pour nous sans mots. Ce monde « hiéroglyphe » et singulièrement autre qui ne communique avec nous qu’à travers sa respiration. Ses gestes. Ou le profond remuement qu'il nous faut bien apaiser de son silence.