Je me surprends depuis quelque temps à retrouver du plaisir à écrire. Plaisir et sens. Comme je l’ai souvent dit le poème est exploratoire. Il aide non à s’exprimer mais à déplacer, découvrir au moins en soi, pour soi, des espaces sur lesquels le mouvement ordinaire de la pensée est incapable d’agir, pris qu’elle se trouve dans la répétition du même.
Pour cela il faut souvent des déclencheurs.
Les deux poèmes que je partage aujourd’hui prolongent un cheminement amorcé depuis quelque temps parmi les cosmologies oubliées, les marges des manuscrits, les cabinets de curiosités et les vieilles métamorphoses.
Ils sont nés d'images rencontrées au hasard d'une visite, d'une lecture ou d'un feuilletage : un portrait baroque, quelques figures velues venues de la Renaissance, une gravure illustrant les Métamorphoses d'Ovide.
Derrière ces représentations se dessine un même imaginaire où les frontières entre l'humain, l'animal, le végétal et le divin paraissaient moins nettement tracées qu'aujourd'hui. Les êtres les plus singuliers y occupaient une place privilégiée, comme si leur étrangeté conservait quelque souvenir d'anciennes parentés.
Longtemps, le monde fut pensé comme un vaste corps vivant dont les différentes parties se répondaient. Aux yeux de certains, les montagnes, les arbres, les eaux et les hommes participaient d'une même substance et d'une même histoire. Michel Foucault a rappelé dans Les Mots et les choses combien cette pensée de la ressemblance gouverna durant des siècles les rapports que l'Occident entretint avec le monde. Bien avant lui, Ovide peuplait déjà les forêts de présences humaines et divines dont les arbres conservaient parfois la mémoire.
C’est sans doute vers cette ancienne manière d’habiter la terre que reviennent à leur façon ces deux textes. L’un s’attarde sur quelques visages couverts de poils qui semblaient troubler les frontières entre les règnes et les espèces. L’autre recueille l’écho d’une très ancienne parole demandant qu’on apprenne encore à reconnaître sous les arbres la présence de ceux que nous avons aimés.
Non pour ressusciter un savoir disparu, mais pour retrouver, le temps d’une lecture, quelque chose de ce monde ancien où les êtres, les choses et les paysages n’avaient pas encore cessé pour nous de se répondre.
TEXTE DES POÈMES :
PILOSITÉS
De Magdalena Ventura modique paysanne des Abruzzes qui de barbe
se couvrit quand elle eut trente-sept ans je sais qu’elle posa un dur matin
d’hiver à Naples pour le grand peintre Ribera qui la représenta tenant
contre son sein un nourrisson / sur la toile où son mari est rejeté
dans l’ombre une longue inscription détaille le prodige pour la curiosité
des princes et l’étonnement des savants comme trente-sept ans plus tôt
fit à Bologne cette Lavinia Fontana peignant le visage hirsute d’une jeune
indigène des Canaries portant robe de brocart perles et fleurs
mais contre Magdalena l'enfant paisiblement tête et les fortes mains
qui le soutiennent n’ont besoin
d’aucun mot
EN CHAQUE ARBRE DE LA FORÊT
De ceux qui crurent que le monde entier ne formait qu’un seul corps
je sais qu'ils voyaient dans les métaux les os mêmes de la terre dans les sources
son lait dans les fleuves le lent cheminement de ses veines et que les hautes
forêts passaient aussi pour ses cheveux je pense alors aux chênes moussus
des légendes aux hêtres aux branches emmêlées couvrant de leur toison les épaules
des collines aux hommes sauvages des vieux livres aux saints velus des déserts
aux enfants hirsutes que les princes faisaient peindre comme si la merveille
qui les couvrait rappelait quelque chose de la terre pileuse je pense enfin
à celle qui brutalement changée en saule demanda que son fils apprenne
à saluer sa mère en chaque arbre de la forêt


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