mercredi 20 juin 2018

AUTOPORTRAIT AUX SIÈCLES SOUILLÉS DE MICHAEL WASSON. OU QUE SAUVER DE CE QUE, MONSTRE, L’HISTOIRE A ÉCRASÉ.


« Je suis en partie monstre, en partie animal, partie eau, partie histoire, partie chant, partie farceur, toujours le sang rencontre l’eau & asperge la terre ». 


C’est à partir de ce sentiment de personnalité éclatée, diffractée - en parties violemment concurrentes ou contraires - jetée au cœur d’une réalité et d’une histoire cruelles, que le poète américain Michael Wasson, d’origine Nimíipuu ou Nez-percé, une des plus vieilles tribus indiennes, qui occupait autrefois les territoires de l’Idaho et du Montana, a composé cet Autoportrait aux siècles souillés, que les éditions des Lisières viennent de publier dans une traduction de Béatrice Machet.



Michael Wasson qui vit apparemment aujourd’hui au Japon tient de son enfance à proximité des Rocheuses et des récits que lui a transmis tout particulièrement son grand-père ainsi bien entendu que des ouvrages qu’il aura pu lire sur la question, la mémoire de ses racines amérindiennes et l’autoportrait qu’il élabore, comme l’indique d’ailleurs fort éloquemment le titre de son ouvrage, n’est pas celui d’un individu circonscrit dans les limites de son histoire ou de sa psyché propres. Très profondément marqué par la conscience qu’il a des crimes et des abominations perpétrés par les américains contre le peuple et la civilisation dont il est issu, il tente à sa façon d’en ressusciter les fantômes, recourant aussi bien au rêve, au mythe, au rappel historique qu’à des fragments de cette langue indigène dont il s’efforce de capter un peu des énergies vitales et des lointaines vibrations.


Cela donne une suite de poèmes au caractère parfois déroutant, fortement pathétique : le vers s’y développant le plus souvent par saccades, par pulsions métaphoriques, comme par succession de jets de sang dans une artère. Une palpitation continue dans quoi se reconnaissent aussi bien la chair, la chair meurtrie et parfois rayonnante de l’homme rouge que celle des paysages avec lesquels il fait corps. 


Il n’est pas sans importance que nous puissions aujourd’hui entendre à travers la voix d’un de leurs survivants, des échos de cette monstrueuse tragédie qui ne visa à rien de moins qu’à éradiquer l’un des peuples premiers, de la terre qu’il habitait et préservait depuis des millénaires. Et non sans importance que cette voix soit celle d’un poète plus que d’un historien. Car ce que nous entendons dans cette voix c’est que nous sommes toujours en profondeur affectés par les drames de l’histoire. Et de même que, comme j’ai pu le montrer ailleurs, nous n’en avons toujours pas fini avec les conséquences intimes de la guerre de 14, ce qui est arrivé aux indiens d’amérique, comme à la plupart des peuples premiers que notre civilisation, dans toute l’arrogance de sa prétendue supériorité a voulu mettre au pas, arracher à leur propre culture pour finalement les exiler d’eux-mêmes, est un crime dont nous n’avons sûrement pas fini d’éprouver les conséquences mortifères. En termes de relation à la nature. De sentiment ou de profondeur d’habiter. Et de façon plus inquiétante encore, de survie de toute notre espèce. 


D’autant qu’il n’est en rien assuré cette fois, que la seule poésie, à l’instar de Coyote, le rusé et farceur personnage mythique du folklore amérindien auquel Michael Wasson fait souvent référence, parvienne comme au beau temps des Origines, à ramener à la vie tout ce que le Monstre occidental a depuis longtemps entrepris de détruire.