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| Louis Soutter, Ame partie. |
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Antoine Emaz sur POEZIBAO
Gérard Cartier dans Secousse
Chacun à notre place nous sommes les acteurs de la vie littéraire de notre époque. En faisant lire, découvrir, des œuvres ignorées des grands circuits médiatiques, ne représentant qu’une part ridicule des échanges économiques, nous manifestons notre volonté de ne pas nous voir dicter nos goûts, nos pensées, nos vies, par les puissances matérielles qui tendent à régir le plus grand nombre. Et nous contribuons à maintenir vivante une littérature qui autrement manquera à tous demain.
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| Louis Soutter, Ame partie. |
C’est le troisième livre, je crois, que je lis pour en parler un peu ici, de Sereine Berlottier. Et Ce qui passe, passe, voix de Georges Perec, que nous proposent aujourd’hui les éditions de l’Œilébloui, me semble bien se placer dans le prolongement des deux autres : Au bord paru chez LansKine en 2017 et Habiter, paru en 2019 aux Inaperçus. Avec Au bord, Sereine Berlottier s’efforçait, dans un tâtonnement de paroles, faisant parfois retour sur sa propre impuissance, de découvrir un passage qui relierait son auteur non pas seulement à la personne de sa mère, d’abord mourante puis morte, mais à quelque chose de plus vaste, de moins facilement intelligible aussi, qui serait l’espace où les cœurs ne se verraient plus partagés. Où chaque parole encore, qu’elle porte sur le passé tout autant que sur le présent, serait enfin pleinement accueillie, à demeure ; dans Habiter, ressortait l’idée que l’écriture est pour les hommes une manière d’habiter mais comme à l’intérieur d’une maison, d’une cabane, d’un abri, n’allant pas sans fissures. Ici, l’ouvrage tourne autour de la voix de Georges Perec, réécoutée à partir des divers enregistrements qui en ont été conservés, tels que les deux émissions d’Apostrophes auxquelles il a été convié, la Radioscopie qui lui a été consacrée, l’enregistrement de sa Tentative de description de choses au carrefour Mabillon, le 19 mai 1978 et pour terminer l’extraordinaire et bouleversante captation d’une lecture publique effectuée à 234 mètres sous terre, dans la mine de Blegny-Trembleur en Belgique, le 16 mai 1980, soit quelques mois seulement avant sa disparition. Et c’est ici la même façon, démultipliant les angles, entrechoquant les circonstances et de lieu et de temps, rassemblant tout le disparate comme le contradictoire d’une existence qui n’aura fait, comme sans doute toutes les existences vraies, que s’exposer en se cachant ou se cacher en s’exposant, et c’est la même façon donc pour Sereine Berlottier d’approcher autant qu’il lui est possible, pour l’habiter comme elle l’entend, c’est-à-dire sans jamais avoir la définitive prétention de l’enfermer, le mystère d’une vie[1]. Celle d’un écrivain qui, à la question qui lui était posée sur ses motivations, répondait à Jacques Chancel, « avec un petit rire étouffé, un rire de garnement, de dortoir, de bataille d’oreillers, comme si c’était vraiment une bonne blague, comme s’il avait à cacher cette confidence, son sérieux, sa profondeur, à la cacher ou à la détruire » : « remplir un tiroir de la Bibliothèque nationale ».
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Heureux d'avoir pu lire aujourd'hui le très bel entretien entre Sereine Berlottier et Guillaume Condello, ce parfait traducteur des Odes de Sharon Olds, dont j'ai pu dire dès sa parution à quel point elles me semblaient importantes.
Me préparant à mettre en ligne le premier Cahier de Partages que nous consacrons à Stéphane Bouquet, je suis frappé de voir à quel point d'ailleurs la plupart des termes employés par Guillaume Condello pour louer l'oeuvre de Olds, pourraient s'appliquer à l'auteur de Vie commune et de La cité de paroles.
Certes, au final,on m’objectera toujours bien des choses mais le fait est que je reçois de plus en plus d’ouvrages de poésie écrits par des femmes. Et alors qu’à l’origine du Prix des Découvreurs, il y a quelque vingt-cinq ans, nos sélections s’employaient à accorder une place encore exagérément belle aux hommes, ces derniers ont cessé aujourd’hui d’être majoritaires. Et je constate que la plupart des voix nouvelles que poussent mes collègues sont de plus en plus désormais des voix de femmes. En témoignent ces cinq ouvrages découverts à mon retour de vacances que j’ai rassemblés sur la photo devant un arrière plan de Constable. Manière pour moi de faire écho à ce titre d’Ariane Dreyfus, Nous nous attendons, et tout particulièrement à cette magnifique invite qu’on y lira : « le ciel/ Et la pente// Disent « Viens ! » aussi fort l’un que l’autre ».