mercredi 9 janvier 2019

ACTUALITÉ DU SONNET ? SANS ADRESSE : LE CHANT D’EXIL DE PIERRE VINCLAIR.

Le Fuxing Park Shanghai, Source Wikipedia
Tenter de rendre compte dans son détail et ses mille et une subtilités de l’ouvrage de Pierre Vinclair que les éditions LURLURE, viennent de m’envoyer en compagnie d’un autre bien intéressant ouvrage d’Ivar Ch'Vavar que je compte avoir le temps de lire plus attentivement dans les semaines qui viennent, est une tâche à laquelle je préfère ne pas me risquer, conscient de ne pouvoir rivaliser avec l’acuité du regard critique et l’ampleur réflexive de l’auteur de Terre inculte, ouvrage consacré par Vinclair à donner tout en la commentant pas à pas, sa propre traduction du Waste land de T.S. Eliot.

 Bien qu’il se veuille écrit « avec les mots si clairs d’une langue si propre »,  un livre comme Sans adresse, exige des lecteurs compétents, bien au fait des problématiques nombreuses auxquelles il entreprend en partie de répondre car ce livre n’est pas simplement « ce recueil de doutes et de joies, de peines, d’ennuis, mais aussi d’illuminations, d’idées loufoques, d’interrogations politiques ou esthétiques » que nous présente son éditeur, recueil qui serait un peu parent, de par le sentiment d’exil éprouvé par l’auteur parti depuis plus de sept ans dans les terres lointaines d’Asie, des magnifiques Regrets de Du Bellay, assurément l’un de nos touts premiers poètes.

Sans adresse dont le titre, joue ici sur les mots, est un livre adressé. En reprenant la formule caractéristique des Regrets où Du Bellay interpelle les divers destinataires de ses sonnets, Pierre Vinclair lui donne figure de confidence, quitte parfois comme l’exprime très clairement le poème placé en quatrième de couverture à placer son lecteur inconnu, celui précisément du livre, dans l’inconfortable situation de se sentir sinon repoussé, du moins peut-être parfois, de trop.

Écrivant à l’aimée, au parent, on ne fait
Pas de « l’art », mais un don – son regard. Adressé,
Le poème peut être ainsi qu’un masque, encore :

Avec deux trous, pour que tu y mettes tes yeux.
Tu peux tout voir – sauf le motif à la surface :
Une grimace horrible au lecteur inconnu »

C’est vrai que le livre de Vinclair ne cache rien des mille et une trivialités de l’existence, un peu lasse qui est la sienne dans ce Shanghai où rien d’autre que l’attachement à son épouse qui y travaille ne semble le retenir. À un ami qui suit un régime sans gluten il avoue être flexitarien, composant avec cette matière l’incipit d’un sonnet qu’on pourrait croire parodique si ce n’était le sérieux que l’auteur met dans sa démarche. Une démarche qu’il explique d’ailleurs longuement à travers un échange qu’il reproduit entre lui et le poète Laurent Albarracin.

On sait que le sonnet, cette forme d’origine italienne, dont Du Bellay fut, chez nous, avec l’Olive l’un des premiers introducteurs, travaillant ainsi à établir le modèle d’une forme qui allait devenir dominante dans notre poésie, n’a jamais disparu de notre champ artistique : les poètes les plus modernes n’hésitant pas à la reprendre à leur compte avec les plus diverses intentions. Roubaud, Réda, Cliff comptent parmi les plus notables auxquels on ne manquera pas d’ajouter le trop méconnu Robert Marteau qui en fit, avec ses différents journaux, l’instrument d’une aventure poétique absolument merveilleuse, unique je crois en son genre.

En ce sens Pierre Vinclair n’innove pas. Ce qui ne signifie pas qu’il ne s’essaie pas ici, à quelque chose de singulier. Il n’est bien sûr pas question pour lui de concourir au prix des Rosati et d’ignorer tout ce que l’histoire de la poésie a pu entraîner sur le plan tant du renouvellement des formes que sur celui de la relation entre celles-ci et le sens. Mais, contrairement à certains qui n’ont recours au sonnet que pour jouer du décalage entre la forme terriblement classique et prétendument dépassée qu’ils y voient et les jeux de tonalités les plus ouvertement modernes ou contemporains qu’ils y fourrent, cherchant par-là à produire un certain effet plus ou moins subtil d’humour ou de comique, Vinclair insiste dans l’échange susmentionné avec Laurent Albarracin sur le fait qu’il n’utilise cette forme que comme un génial instrument de pensée, l’obligeant à tenir ensemble deux rythmes : le métrique d’abord, donné par les césures et le mélodique ensuite, déterminé par les unités de sens et la construction de la phrase. L’idée qu’il semble poursuivre, à savoir qu’il serait possible aujourd’hui d’inventer un usage déshistorisé du sonnet qui permettrait toujours de dire et de chanter le monde, sur tous les plans, sur tous les tons et en faisant appel à tous les niveaux de langues ne me paraît toutefois pas être une idée si nouvelle, comme le montre par exemple un texte comme le Sonnet poubelle d’Hervé Le Tellier auquel je me réfère régulièrement dans mes interventions. Ce qui n’empêchera bien sûr pas le lecteur d’apprécier, comme je l’ai fait, tout l’effort de ce livre-journal pour parvenir à tracer, sous « le corset des mots », les signes vrais et justes d’une vie qui veut se montrer sans posture, « se regarder sans poser » dans sa mobile, critique et interrogative quotidienneté

« La poésie hélas n’enivre/ que l’original qui s’y livre », finit par reconnaître Pierre Vinclair en conclusion de l’un de ses touts derniers textes. Je ne le démentirai pas sur ce point, bien conscient comme je l’ai toujours dit, que l’effort de création qui porte l’entreprise poétique comporte en lui-même sa propre récompense : cette « joie puissante du poème où tout se tient » écrit Vinclair. Victoire personnelle provisoirement remportée sur le chaos ou l’exil. À l’intérieur d’une langue qui nous sépare en même temps qu’elle unit. Ce qui ne signifie nullement bien sûr qu’il ne sert à rien de lire de la poésie. Heureusement. Car par la lecture aussi, bien des originaux s’y livrent. Ne cherchant nulle vérité. Aucune insaisissable réalité. Simplement comme dit pour finir, Vinclair, la merveille. De se sentir relié.