vendredi 21 août 2026

FRÉQUENTER OU PAS AUJOURD’HUI LES SONNETS. À PROPOS DE SONNÉ D’AMÉRIQUE DE FLORENT TONIELLO AUX ÉDITIONS LISIÈRE.

Publié en 2026 par Lisière éditions, Sonné d’Amérique, du poète franco-luxembourgeois Florent Toniello rassemble une série de sonnets écrits à l’occasion d’un périple d’un mois entre New York, diverses régions du Canada et les Rocheuses. On sait que le sonnet – comme plus largement les formes dites fixes -  est loin d’être devenu aujourd’hui obsolète, faisant toujours l’objet de la part des meilleurs non d’une tentative bien sûr de réhabilitation mais d’adaptation plutôt à nos sensibilités contemporaines.

On trouvera sans doute que le sujet de la grande ville ainsi que des grands espaces se serait mieux accommodé d’un élan whitmannien, d’une forme totalement ouverte, capable de s’assortir davantage à la puissante et débordante respiration des divers types de paysages, urbains, naturels mais aussi culturels, historiques auquel notre auteur se voit tour à tour confronté. Décidant au contraire de faire usage du sonnet, Florent Toniello nous impose autre chose : ramenant notre attention en partie sur la forme, il remet au premier plan le travail d’écriture, favorise le signifiant aux dépends du signifié. Transforme ses carnets de voyage en cartes postales poétiques, comme l’aura fait l’un de ses lointains peut-être inspirateurs, bien oublié des poètes d’aujourd’hui, un certain Henry Jean-Marie Levet, qu’admira tant l’auteur de Barnabooth.

Un tel choix se comprendra d’autant mieux que le voyage en question qui fait le sujet du recueil est en partie effectué pour répondre à l’invitation d’une association de poètes francophones, en partie également pour rendre hommage à un ami récemment décédé. Ne répondant à aucun impératif, aucun projet littéraire ou intellectuel précis, comme par exemple ceux que j’ai pu évoquer ici de Sabine Huynh ou de Béatrice Machet, voire encore de Didier Bourda, attachés à nous faire entendre sous les paysages qu’ils arpentent certaines des voix effacées de l’histoire cruelle du Canada, les sonnets n’ont pas d’autre ambition affichée que de fixer comme le dit leur auteur les souvenirs, les impressions, les réflexions, les beaux moments de rencontre, d’un périple assez court qui n’a rien à voir non plus avec celui dans lequel nous entraîne merveilleusement James Sacré dans les 340 pages de son America solitudes, paru chez André Dimanche en 2010.

Reste que le sonnet comme en fait la démonstration Pierre Vinclair dans Sans adresse, recueil écrit à la fin d’un long séjour à Shangaï, ne fait pas qu’imposer à la pensée un cadre d’apparence étroit qui ne ferait que la contraindre et limiter son expansion. Il peut agir aussi comme puissance en soi d’exploration, l’obligeant à tout un travail de langage qui peut se révéler créateur. On sait depuis longtemps les grandes vertus de la contrainte.  C’est elle par exemple qui fait plaisamment rimer dans le tout premier des sonnets de l’auteur la « barbeuque » et les « trucks », oblige en fin de vers à découper le mot « crissement » pour fournir une rime à « cannabis », provoquant du même coup l’un de ces nombreux enjambements qui mettant en concurrence le fameux rythme métrique avec le syntaxique témoigne justement de la tension constante existant ici entre l’expansion quasi illimitée du sujet et le cadre rigide de la forme employée. Finalement, sonnet / sommet, quand on évoque les tours immenses de Manhattan, les deux ne sont pas si faciles à escalader.

Le lecteur donc qui lira ces sonnets ne pourra que s’intéresser à cette façon dont l’auteur rassemblant ses matières les fait inventivement jouer à l’intérieur d’un tel cadre. Comment en dépit de la relative étroitesse ainsi que du caractère uniforme des fenêtres formelles dont il constitue son recueil il parvient à composer quand même une véritable cartographie sensible de son périple mêlant sans hiérarchie les réalités les plus diverses : de la grande ville américaine aux avenues saturées à des mouflons broutant pas loin de spermophiles[1] au bord du lac Minnewanka[2] (dans l’Alberta), en passant par quantité et quantité d’autres choses parmi les plus diverses que je ne puis ici énumérer. En résulte comme un atlas de réalités, un inventaire poétique pittoresque et intense à la fois de souvenirs de voyage, constitués de trajets, de rencontres, d’amis, de repas, de visites de musées, d’odeurs, de couleurs, de voix, d’animaux, de lieux de mémoire, de partage, de conversations, de musique… bref tout ce qui au moment de reprendre l’avion pour retourner chez lui justifie que notre auteur se dise sur le moment, « sonné ».



[1] Dont j’ai découvert à cette occasion qu’il s’agit de petits écureuils.

[2] J’aurais pu choisir les chûtes du Niagara auxquelles Toniello consacre quelques pages rappelant au passage le poème du poète cubain José Maria Hérédia à ne pas confondre avec notre José-Maria de Hérédia qui écrivait lui en français !


 

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