dimanche 16 août 2026

POURQUOI LA POÉSIE DISNEY DOIT ÊTRE COMBATTUE.

 

Le Poète, Roger de La Fresnaye, 1921

Certains de mes amis s'interrogent sur l'intérêt qu'il y aurait à viser des poètes qui, après tout, ne disposent que d'un lectorat restreint et dont les productions leur semblent inoffensives. N'ai-je pas moi-même souvent soutenu que la poésie devait être faite par tous, et qu'elle pouvait constituer pour chacun une voie privilégiée d'accès à la parole ?

C’est que la poésie que je critique ne se contente pas d’être insignifiante. Elle ne se réduit pas à une accumulation de clichés, de métaphores convenues ou de personnifications mécaniques. Elle pose un problème plus profond : en détournant constamment l'attention de l'altérité des choses, en substituant aux difficultés du monde une circulation continue d'émotions facilement partageables, elle habitue le lecteur à rechercher le consensus affectif plutôt qu'à affronter ce qui résiste à sa compréhension.

Là où la poésie devrait accroître notre capacité d'attention, elle nous reconduit vers des évidences confortables.

C'est pourquoi cette esthétique s'accorde si facilement avec les formes dominantes du discours médiatique. Là aussi, les antagonismes réels tendent à disparaître derrière l'appel hypocrite à la modération, au dialogue, à l'équilibre et au juste milieu. Ce qui importe n'est plus de comprendre les rapports de force ou les contradictions qui structurent une société, mais de condamner indistinctement tous les excès. Il n'est donc pas surprenant pour moi de voir par exemple nombre de ces poètes mettre sur le même plan l'extrême droite et ce qu'ils appellent l'extrême gauche. Leur imaginaire privilégie spontanément la réconciliation des affects plutôt que l'analyse des conflits. Ils se défient moins de la domination que du conflit lui-même.

Ce n’est d’ailleurs pas que cette poésie soit nécessairement apolitique. Elle s'accompagne souvent au contraire d'un ensemble de positions aujourd'hui largement valorisées : défense de la nature, antiracisme de principe, célébration de la diversité, appels à la tolérance ou à la bienveillance, pacifisme généralisé. Mais ces engagements demeurent essentiellement à la surface des choses. Ils relèvent davantage de l'attestation morale que de l'analyse.

On s'indigne des discriminations sans interroger sérieusement les structures économiques et sociales qui les produisent ou les entretiennent. On déplore la destruction du vivant sans remonter aux logiques d'accumulation, à la financiarisation de l'économie, à l'impératif de croissance ou aux mécanismes profonds du capitalisme contemporain. On s'émeut des inégalités sans examiner les dispositifs institutionnels qui les reproduisent. Bref, on stigmatise les symptômes tout en laissant hors champ les causes.

Cette sensibilité préfère compatir qu'expliquer. Elle privilégie l'expression de la vertu, la construction de la posture, à l'exercice de la pensée. Son horizon implicite n'est pas la transformation du monde mais sa moralisation. Les injustices sont regrettables, les violences attristantes, les exclusions déplorables ; mais les structures qui les rendent possibles demeurent rarement interrogées. Le réel est converti en mise en scène purement déclaratives plutôt qu'en objet de connaissance menant à des combats possiblement risqués.

Le poète Disney apparaît ainsi comme l’incarnation et le propagateur d'un conformisme particulièrement efficace, parce qu'il ignore être conformiste. Il donne le sentiment de la profondeur sans l'épreuve de la pensée, le sentiment de l'engagement sans les désagréments du conflit, le sentiment de la lucidité sans la remise en cause des cadres intellectuels qui organisent notre perception du monde.

Le principal danger qu’il représente n'est donc pas littéraire mais intellectuel et politique. Il nous habitue à habiter un univers où tout est déjà compris, où toute altérité est apprivoisée, où toute contradiction est adoucie, où toute radicalité est suspecte. Il ne censure rien ; il accomplit mieux encore : il rend peu à peu inutile le désir même de penser contre les évidences.

Défendre la poésie ne consiste pas à défendre indistinctement tout ce qui se présente sous son nom. De même qu'on combat les lieux communs de la pensée, il faut combattre les lieux communs de l'imagination. Car une poésie qui ne rencontre jamais l'altérité du réel, qui transforme toute chose en miroir de nos émotions et tout conflit en appel à la bienveillance, finit par nous rendre le monde moins intelligible. La poésie n'est pas faite pour nous réconforter dans ce que nous savons déjà. Elle est faite pour nous exposer à ce qui nous manque encore pour comprendre. Et peut-être transformer.

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