Certaines questions d'enfants ont la puissance des énigmes philosophiques. Naïves d’apparence, elles obligent les adultes à considérer ce qu’ils passent par ailleurs leur vie à contourner. Qu'est-ce que tu feras quand tu seras morte ? demande ainsi dans un rêve la fillette qu’elle fut à Geneviève Peigné, ancienne co-organisatrice, on s’en souvient, du bien regretté festival Samedi poésies dimanche aussi.
Pour Geneviève Peigné qui ne dispose d’aucune des certitudes qu’offrent les religions et ne croit donc ni en la survie de l’âme au sein d’un quelconque paradis ni en la métempsychose qui la réincarnerait -horreur ! – en cochon ou en araignée, la réponse pourrait n’être qu’un simple « rien ». La question fournit pourtant ici la matière d’un livre, certes court mais d’une grande liberté, qui retiendra l’attention de tous ceux qu’exaspèrent les discours pontifiants et les patheux boniments du moment.
Composée de fragments brefs, d'énoncés isolés, de passages fréquents à la ligne, la pensée progresse ici par approches successives, éclats, hypothèses, reprises. Geneviève Peigné avance à tâtons, interroge ses proches, convoque les écrivains qui l'accompagnent, de Georges Perros à Louise Glück, entrant dans une forme de dialogue ainsi entre passé et présent qui n’est pas sans évoquer celui imaginé par Christiane Veschambre dans dit la femme dit l’enfant paru il y a quelques années dans la même maison d’édition. Mais alors que chez Christiane Veschambre l’apparition, sur le seuil de son salon/bureau, de l’enfant qu’elle a été, est l’occasion de se confronter à son moi perdu et de heurter une nouvelle fois sa langue à la barrière de l’incommunicable, chez Geneviève Peigné c’est l’énigme fondamentale de la disparition, la mystérieuse question de ce que laissent aux vivants les morts, qui se font essentielles.
Depuis L’Interlocutrice, en passant par Ma mère n’a pas eu d’enfant, Geneviève Peigné ne cesse d’interroger dans le style poétique qui est le sien, la filiation, la transmission, et cette « petite lignée » dont elle se sait aujourd’hui le dernier maillon. Ainsi même si le lecteur trouvera à la fin de l’ouvrage une réponse sous forme de verbe à la vertigineuse autant que déroutante question qui lui sert de moteur, on ne s’étonnera pas de constater que plus que la question de la mort, c'est celle de la survivance qui l’intéresse : cette manière qu'ont les disparus de continuer à façonner nos gestes, nos paroles et nos souvenirs, rendant plus poreuse qu'on ne l'imagine la frontière entre les vivants et les morts.

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