« Matrice du poème ardent que la poétesse Denise Le Dantec adresse à Rosa Luxemburg », ce cahier que les éditions Plaine Page viennent de reproduire en fac-similé, en 100 exemplaires numérotés, est bien davantage, me semble-t-il, qu’un document préparatoire. C’est qu’il permet d’entrevoir quelque chose de ce mystérieux travail de métamorphose par lequel une personnalité historique devenue figure accompagnatrice, se fait présence poétique vivante avant de devenir œuvre.
D’ailleurs, plus qu'un carnet de poète, ce cahier est celui d'une artiste. Regroupant 82 dessins librement jetés sur la page, en dialogue avec des citations et des notes, il procède d'un travail apparemment anarchique dont la première impression, lorsqu'on le feuillette, est pourtant celle d'un puissant dynamisme, d'une énergie communicative qui a tout à voir avec la belle figure de Rosa L., cette héroïque militante de l'Internationale ouvrière qui, « malgré la neige, le froid et la solitude », n'aura jamais cessé, à l'image des mésanges dont elle imitait si bien le cri, de croire « au printemps à venir ».
On comprend et surtout on partage l’intérêt de notre auteure pour une telle figure dont on se permettra de rappeler en lien avec notre difficile et conflictuelle actualité le bel et rare universalisme, elle qui bien que d’origine juive n’hésitait pas à écrire en réponse à une amie qui lui avait adressé une vie romancée de Spinoza qu’elle trouvait particulièrement mauvaise :
« Où veux-tu en venir avec les souffrances particulières des Juifs ?
Pour moi, les malheureuses victimes des plantations d’hévéas dans la région du Putumayo, les nègres d'Afrique dont les Européens se renvoient les corps comme on joue à la balle, me touchent tout autant[1]. Te souviens-tu du récit de la campagne de von Trotha, dans le Kalahari], que l’on trouve dans l’ouvrage du Grand État-Major ?... « Et les râles des agonisants, les cris de ceux que la soif avait rendus fous retentissaient dans le silence sublime de cette immensité. » Ce « silence sublime de l’immensité » où tant de cris se perdent, il éclate dans ma poitrine si fort qu’il ne saurait y avoir dans mon cœur un petit recoin spécial pour le ghetto : je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes. »
Merci donc, chère Denise, pour l'envoi de ce bel et sensible objet, pour ce qu’il laisse à méditer, ainsi que pour son affectueuse dédicace.
* Voir en lien avec cette publication le petit livre paru il y a quelques mois aux Presses du réel, ROSA, ROSA, du même auteur. Voir sur notre blog : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2025/11/recepisse-decouvreurs-rosa-de-denise-le.html

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire