lundi 29 juin 2026

UN PREMIER ROMAN RÉUSSI : LIRE GRAVIR LA MER D’URSULA LENSEELE AUX ÉDITIONS COURS TOUJOURS.

Il est des romans qui ouvrent des mondes. Déploient avec ampleur des thèmes multiples, invitant le lecteur à s’y perdre pour mieux se retrouver. Leur richesse, leur densité, leur capacité à laisser affleurer de nombreuses interprétations en font le terrain d’élection des lecteurs exigeants, avides d’élargir leur regard sur le réel. À l’autre extrémité, prolifèrent de petits récits plus rapides, insipides, qui recyclant sans scrupule des ressorts éprouvés, donnent parfois l’impression d’une littérature produite à la chaîne, soucieuse moins d’interroger que d’occuper l’espace. Et faire semblant d’exister.

Le premier roman d’Ursula Lenseele, Gravir la mer, ne s’inscrit dans aucune de ces catégories. Et c’est peut-être là sa singularité. Sans prétendre aux vertiges des grandes fresques, il échappe pourtant à la fadeur des récits interchangeables. Tout commence par un titre — beau, intrigant — qui agit comme une promesse. Car il faut bien, pour ouvrir ce livre, accepter d’entrer dans un paradoxe : comment gravir ce qui n’a ni prise ni sommet ?

Le récit, d’une structure relativement simple et porté par une écriture claire, directe, sans affèterie, se laisse lire avec une aisance qui n’exclut ni l’émotion ni la réflexion. Deux figures féminines, séparées par le temps mais réunies par un même espace, celui d’une mer maintenant montée jusqu’aux terres, s’y répondent. Elles contemplent ce qui fut autrefois la côte, désormais engloutie, comme on scrute un passé devenu inaccessible.

dimanche 28 juin 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : REPRISE DE CLIMATS, ÉPOPÉE DE LAURENT GRISEL PAR LES ÉDITIONS LIEUX-DITS.

 


Les éditions Lieux-Dits reprennent aujourd’hui Climats, Épopée de notre ami Laurent Grisel en l’accompagnant d’Odes Zaux Zoizeaux, qui ne sont pas de ces oiseaux qu’on fait voler dans cette poésie sentimentalo-vaporeuse pour ne pas dire cucullisante qui multiplie les fadaises pour faire joli, joli, mais  ces « oiseaux déshydratés tombés du ciel par terre » et sur lesquels je reviendrai ces jours prochains à partir de quelques extraits sur ce blog.

La reprise de Climats, épopée arrive on le voit dans un contexte où il ne s’agit plus d’alerter, mais de constater les dégâts : canicules meurtrières, effondrements écologiques en chaîne, territoires ravagés. Ce que Grisel écrivait il y a une dizaine d’années dans une relative indifférence est désormais sous nos yeux — et pourtant toujours nié, minimisé, instrumentalisé par ceux-là mêmes qui en portent la responsabilité.

C’est je crois l’honneur des Découvreurs d’avoir en son temps salué et soutenu en le sélectionnant dans le cadre de son prix à destination des publics scolaires, ce texte engagé, qui refusait les faux-semblants d’une poésie inoffensive et s’attaquait frontalement aux puissances de l’argent et aux logiques prédatrices à l’œuvre derrière le dérèglement climatique. Relire Climats aujourd’hui, sera mesurer à quel point nous avons collectivement échoué à entendre ce qui y était dit avec clarté : non seulement la catastrophe, mais ses causes — politiques, économiques, systémiques.

jeudi 25 juin 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : JE LA SUIS DEVENUE DE CAMILLE LOIVIER CHEZ LANSKINE.

C’est un livre ouvertement féministe. Qui travaillant sur les murs, les peaux, les traces, les surfaces, les effacements, les permanences, vise à faire entendre la voix toujours étouffée des femmes. Nous faire prendre conscience de l’injustice de leur condition. En fait, Camille Loivier, qui a toujours su écouter les voix non pas faibles mais assujetties, déconsidérées, jusqu’à celles des plantes – je pense en particulier à ce très beau petit livre intitulé Joubarbe, chez Potentille[1] – compose ici une œuvre qui tenant au départ du carnet de marche et du poème éclaté, finit à travers l’allusion discrète à un trauma fondateur, par s’imposer comme un acte personnel autant que collectif de survivance.

Le lecteur y entrera comme dans une ville dont les murs parlent. Mais ces murs porteurs de paroles, transmettant au passant des voix de femmes anonymes, obscures, aussi de revenantes, se présentent blessés, leur texte le plus souvent arraché puis recouvert, invisibilisé, masqué. Murs donc à l’image de celles qui en ont choisi le support pour affirmer leur existence, dénoncer le sort qui leur est réservé.  Déambulant dans Paris au cours du « demi-confinement », Camille Loivier note et photographie ces collages féministes qui transforment la ville en immense cahier de doléances et de solidarité. La ville jusqu’alors muette lui apparaît soudain parlante. Les murs deviennent des corps, des peaux. Des cicatrices témoignant des agressions subies par les femmes à l’intérieur d’une société qui toujours encore largement les écrase. « Le patriarcat tue », « On te croit », « Céder ≠ consentir ». Nourrie comme on sait de littérature asiatique, Camille Loivier convoque également dans une section intitulée Murs des revenantes, les fantômes de la littérature Qing, ces femmes chinoises qui, ayant préféré se donner la mort plutôt que d’accepter l’injustice qui leur était imposée, auraient inscrit leur dernière parole sur la pierre d’une grange, d’un pont ou d’un relais de poste[2].