Il est des romans qui ouvrent des mondes. Déploient avec ampleur des thèmes multiples, invitant le lecteur à s’y perdre pour mieux se retrouver. Leur richesse, leur densité, leur capacité à laisser affleurer de nombreuses interprétations en font le terrain d’élection des lecteurs exigeants, avides d’élargir leur regard sur le réel. À l’autre extrémité, prolifèrent de petits récits plus rapides, insipides, qui recyclant sans scrupule des ressorts éprouvés, donnent parfois l’impression d’une littérature produite à la chaîne, soucieuse moins d’interroger que d’occuper l’espace. Et faire semblant d’exister.
Le premier roman d’Ursula Lenseele, Gravir la mer, ne s’inscrit dans aucune de ces catégories. Et c’est peut-être là sa singularité. Sans prétendre aux vertiges des grandes fresques, il échappe pourtant à la fadeur des récits interchangeables. Tout commence par un titre — beau, intrigant — qui agit comme une promesse. Car il faut bien, pour ouvrir ce livre, accepter d’entrer dans un paradoxe : comment gravir ce qui n’a ni prise ni sommet ?
Le récit, d’une structure relativement simple et porté par une écriture claire, directe, sans affèterie, se laisse lire avec une aisance qui n’exclut ni l’émotion ni la réflexion. Deux figures féminines, séparées par le temps mais réunies par un même espace, celui d’une mer maintenant montée jusqu’aux terres, s’y répondent. Elles contemplent ce qui fut autrefois la côte, désormais engloutie, comme on scrute un passé devenu inaccessible.
Aimée, la parisienne, figure oubliée du début du XXe siècle, incarne l’audace physique : première à traverser la Manche sur une frêle machine flottante, elle affronte la mer autant que ses blessures intimes, marquée par le retour d’un père brisé par la guerre. Lucie, la calaisienne, ancrée dans notre présent, mène une existence effacée jusqu’à ce que la rencontre avec un migrant bouleverse son rapport au monde. À travers lui, elle découvre l’altérité, mais aussi la possibilité d’un engagement, d’un déplacement intérieur.
Ainsi, Gravir la mer raconte moins des exploits que des transformations. Chez l’une comme chez l’autre, il s’agit de franchir une limite — physique, affective ou morale — et de se construire dans l’épreuve. La mer, ici, n’est pas seulement un obstacle naturel : elle devient le miroir des tensions humaines, des fractures du monde contemporain, de cette violence diffuse qui pousse certains à fuir et d’autres à détourner le regard.
Car le véritable obstacle n’est peut-être pas la mer elle-même, mais ce que les hommes y projettent : frontières, indifférence, peur. Pourtant, le roman laisse aussi entrevoir des gestes de solidarité, des élans fragiles mais essentiels, qui empêchent le désespoir de tout submerger.
La force du livre tient alors dans cette double dynamique : reconnaître l’ampleur des forces qui nous dépassent, sans renoncer pour autant à agir. Voire à se sacrifier. Le paradoxe initial — gravir la mer — devient peu à peu une évidence poétique : vivre, c’est avancer dans l’instable, chercher une prise là où il n’y en a pas, persister malgré l’impossible.
Dans un monde où les lignes de côte se déplacent autant que les certitudes, Ursula Lenseele propose une métaphore limpide et obstinée de la condition humaine. Rien n’y est jamais assuré, tout s’y transforme. Et peut-être est-ce précisément dans cette incertitude que se dessine notre seule possibilité : continuer, ensemble, à gravir la mer.

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