jeudi 2 juillet 2026

QUAND LA POÉSIE TIENT LA BALANCE DU JUGEMENT : LE LIVRE DES AMIS ET DES ENNEMIS DE CLAUDE MINIÈRE AU DERNIER TÉLÉGRAMME.

Les véritables amateurs de poésie connaissent l’œuvre de Claude Minière, dont les éditions Dernier Télégramme republient aujourd’hui un texte paru en 2020 : Le Livre des amis et des ennemis. C’est un mince volume d’une trentaine de pages, composé de 102 courts poèmes, le plus souvent formulés sous forme d’assertions définitives. Associées à l’exergue[1] empruntée au Livre des morts de l’ancienne Égypte, ces propositions confèrent à l’ensemble un caractère quasi sapientiel, qui ne manquera sans doute pas de tenir à distance les poétaillons d’estrade et de salon.

« Que les médiocres aient le plus grand succès / voilà qui est normal / je combats la tentation de glisser à cette adhésion / Ne m’y soumets pas ».

C’est en gardant à l’esprit le parcours de Minière — de sa participation aux avant-gardes des années 70 à son dialogue constant avec les grandes œuvres classiques, de sa pratique du poème à son intérêt pour les arts plastiques et la philosophie — qu’il convient d’évaluer le poids de cette parole exigeante, qui entreprend de tracer les contours de sa Vérité et d’en partager l’enseignement.

Dès les premières pages, le ton s’impose par son tranchant. Dans la ligne ouverte par Dante, conférant à la poésie un rôle supérieur de justice et faisant du poème une cartographie morale du monde, Minière dresse un inventaire infernal des ennemis : « ceux qui abîment la langue française », « ceux qui sont emplis de haine », « ceux qui maltraitent les animaux », mais aussi ceux qui « tuent les enfants du Yémen », « privent le paysan de ses oliviers », « voient une vache, une femme, un homme, une terre en billets de banque », idolâtres de la mort et de l’argent.

Certes, rapprocher ces quelques pages de la vaste architecture de la Divine Comédie peut sembler audacieux. Mais les deux œuvres procèdent bien d’une intention commune : assigner à chaque chose sa place selon la valeur — bonne ou mauvaise — qui lui est reconnue, et selon la lumière dont elle est, ou non, porteuse.

Il serait pourtant réducteur de ne voir dans ce livre qu’une simple entreprise de condamnation. À l’anathème répond une puissance d’accueil qui vient tempérer la rigueur du jugement. Nommer l’ennemi relève d’un geste de justice ; nommer les amis procède d’un mouvement presque inverse, celui de la reconnaissance. Lorsque Minière évoque « hibiscus, eucharis, marjolaine, coquelicots, nénuphars et jasmin », il ne fustige plus : il laisse advenir. Accueille.

Enfer, donc, mais aussi Paradis. Comme chez Dante, le livre de Minière en fait est un itinéraire. Et le poète à son tour ne s’y aventure pas seul. Des figures tutélaires — François d’Assise, Joyce, Rimbaud, Hölderlin — l’accompagnent :

« à travers la multitude […] j’ai avec moi les dieux rigoureux et plaisants »,
« je fais jaillir les sources ».

Sensible aux riches métamorphoses de la vie, les chemins du poète sont traversés parfois d’incertitudes. Qui le conduisent on le verra vers une forme de Révélation après laquelle le poème enfin pourra s’abandonner à son chant :

« Je n’invente rien je suis Sage / la vie est plus longue que la mort.
Ou la mort, oui, on vous l’a déjà dit / fait moment de la vie, un passage ».

Tout cela, qui se maintient dans le champ de l’éprouvé, du sensible, reste constamment vu de haut. Des hauteurs d’une conscience qui ne transige plus. Dans le plein sentiment comme on l’a vu d’avoir avec elle les dieux[2]. D’avoir fait l’effort nécessaire[3]. De posséder « la grande chance d’avoir vu la beauté ». Et de pouvoir désormais passer « à l’écart des ordures ».

Rares finalement à notre époque devenue si brouillonne[4], les livres qui savent, à ces hauteurs, encore peser le monde. Le livre de Minière le fait. Et si la balance vacille parfois, si la main par instant tremble[5], elle ne cède pas. Car au fond, le poème ici ne juge pas seulement : il éclaire — et ce qu’il vient à sa façon éclairer ne peut plus tout à fait retomber dans l’ombre.



[1] « Mes paroles sont puissantes dans les deux mondes/ J’abaisse l’injuste victorieux/ Et je redresse le faible bafoué »

[2] Voir aussi fragment 53.

[3] Fragment 62 : « Le paradis demande un effort/ « il faut savoir où sont les touches ».

[4] Fragment 17

[5] Fragment 39 : « perdu »


 

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