Qu’en est-il des frontières ? Entre les vivants et les morts. Les humains et les animaux. Les choses et leur représentation. La poésie et le théâtre. Les œuvres et la vie. Do not cross répondent les esprits scolaires ou administratifs. Franchissons ! Déplaçons ! Dit une fois encore Hélène Sanguinetti qui, dans ce dernier livre, continue de maintenir ouverte cette large circulation entre les êtres, les multiples formes du vivant, les espaces, les temps et les imaginaires qui fait la réelle singularité d’une œuvre qui depuis plus de trente ans s’ingénie à montrer que « vivre [en fait] est partout »[1].
Emprunté à la signalétique des interdictions, des périmètres de sécurité et plus précisément ici celui sensé dans les musées empêcher le public de s’approcher trop près des œuvres exposées, le titre de l’ouvrage a toute l’apparence d’un défi, voire d’une provocation, attirant justement l’attention sur ces limites qui travaillent depuis toujours notre existence aussi bien sociale qu’intime. Subies autant que transgressées. Jusques à celles aussi qu’on s’impose à soi-même face au grand déballage soi-disant expressif auquel on assiste aujourd’hui.
Dédiée à trois belles figures artistiques, Kiki Smith, Germaine Richier et Sylvie Lobato, dont l’œuvre trouve résonnance à l’intérieur d’elle, ainsi qu’à Claudine Galea présentée comme femme de l’être, l’ouvrage ne cherche pas à commenter, encore moins à décrire les œuvres des trois artistes dont il commence par nous donner une reproduction. Si ces figures sont là c’est en tant que présences, forces toujours agissantes, inspirantes, que le lecteur familier de leurs créations ne reconnaîtra que çà et là, à travers des motifs, des silhouettes, des allusions, des références qui restent en lien toujours avec l’univers propre, l’histoire personnelle ainsi que l’ardente autant que vulnérable intimité de l’autrice[2].
Dressée en tête de l’ouvrage, la liste des personnages où se croisent personnages humains, figures animales et présences énigmatiques, témoigne ainsi d’emblée du caractère profondément hybride de l’univers singulier de ce recueil où se rejoignent l’imaginaire du théâtre et du conte mais aussi tout le monde des réalités intérieures en quête d’incarnation. L’ensemble du livre, divisé en sections portant des titres composés – Les Ânes (et les deux Filles), Le Prince (et les Lapins), Les Loups (et les Songes) … - ouvre un espace apparent de fiction pure mais ce n’est qu’apparence, l’auteur précisant bien qu’ « il s’agit d’histoire humaine, en raccourci [3]». Une histoire dont il s’agit de conjurer la violence, comme le font ces lapins, petits doudous d’une lointaine enfance, qui se tiennent serrés sans bouger dans un coin de l’image sans plus « craindre, éruptions, pandémies, bombes, viols, attentats, explosions, vertiges [4]»
Reste bien entendu que l’ouvrage tel qu’il se présente, multipliant les envolées et les métamorphoses[5], les libertés typographiques aussi qui lui donneront aux yeux de certains un air quasi hiéroglyphique[6], n’est pas de ceux dont l’approche est aujourd’hui des plus faciles. D’autant plus que, si elle ne cesse de renvoyer comme on le sent à bien des choses intimement éprouvées telles son enfance marseillaise, le drame aussi de la perte récente de l’aimée[7], l’écriture d’Hélène Sanguinetti n’est pas de celles qui impudiquement s’exposent. Le secret doit rester au secret comme elle le dit je crois dans un long entretien avec Isabelle Baladine Howald qu’on trouvera sur Poezibao[8]. Mais si pour elle le poème n’a rien à voir avec les grossiers épanchements du temps, il ne cesse jamais d’être un puissant opérateur de vie. Une vie qui se reconfigure à chaque instant au contact de la beauté, de l’art, de la nature et de la poésie. Et continue audacieusement d’inventer son propre paysage au travers de phrases qui bondissent, bifurquent, se déploient en éclats, comme animées d'une nécessité intérieure qui refusant tout repos, nous entraîne à l’intérieur d’un vibrant champ de forces. Là où enfants, animaux, songes, les morts autant que les vivants, traversent une parole qui n’attend pas qu’on la déchiffre, qu’on la commente, mais seulement qu’on l’accompagne dans sa rageuse et résistante vitalité.
Contre toutes les séparations. Tous les enfermements. Tant qu’il nous restera « des muscles et du sang ».
[1] P. 112.
[2] Comment ne pas penser par exemple aux créatures hybrides de Kiki Smith, à ses corps en métamorphose, lorsque les humains et les animaux coexistent ici dans une proximité presque fraternelle ? Comment ne pas entendre l'écho des figures souvent blessées, déchirées mais terriblement vivantes de Germaine Richier dans ce peuple de personnages aux identités mouvantes qui habite le livre ? On découvrira j’espère comme moi avec intérêt l’œuvre de Sylvie Lobato en se rendant sur son site : https://www.sylvie-lobato.com/, d’où je retiens en particulier sa série intitulée Les Pansées, composée de gazes peintes et cousues entre elles à propos de laquelle elle déclare vouloir « symboliser l’idée d’une peau universelle. »
[3] P. 61
[4] P. 65
[5] P. 75 : « Celle-là fille habituée aux songes et aux métamorphoses »
[6] Il n’est pourtant pas trop difficile de comprendre qu’une bonne partie des traits tracés sur la page sont une façon pour l’auteur ici de jouer avec cette symbolique des limites qui justement dans les musées nous est indiquée par une ligne qu’on nous enjoint de ne pas franchir. J’y vois aussi dans la dernière partie une façon aussi de rappeler ces fils de fer tendus entre les extrémités de certaines des sculptures que l’artiste Germaine Richier conçoit au lendemain de la seconde guerre mondiale pour ses figures hybrides.
[7] Voir en particulier section VI, pages 83 et suivantes, puis aussi dans la dernière section l’évocation du Capu di Fenu.

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