dimanche 12 juillet 2026

RÉÉDITION PAR LE CASTOR ASTRAL D’UNE HISTOIRE PASSERA ICI, UN SUPERBE RECUEIL DE POÈMES WESTERN D’ARIANE DREYFUS.

Les éditions du Castor Astral viennent d’avoir la bonne idée de nous proposer la réédition d’Une histoire passera ici, un ouvrage d’Ariane Dreyfus autrefois publié dans la célèbre collection dirigée par Yves Di Manno chez Flammarion. Je me souviens d’autant mieux de cet ouvrage que c’est en en rendant compte en juillet 1999 dans la Quinzaine littéraire, avec laquelle j’entamais une collaboration qui allait durer jusqu’à sa disparition une grosse dizaine d’années plus tard, que j’allais progressivement me mettre à consacrer de plus en plus de temps à cette activité critique de présentation et de partage que je poursuis toujours aujourd'hui avec les Découvreurs.

Relisant cet article, à la lumière bien sûr de tous les livres d’Ariane que j’ai pu lire par la suite, de ma connaissance aussi devenue plus large de la poésie contemporaine et de ses principaux enjeux, je me dis que j’aurais sûrement dû davantage insister sur l’aspect chorégraphique de cet ouvrage où l’homme, la femme, le personnage, l’auteur, tour à tour comme en même temps, nous apparaissent au principe des différents moments de vie qui se voient évoqués, sur la manière aussi dont ce livre entreprend concrètement de faire éprouver l’intérieure musique des êtres, principalement à travers la nudité des gestes et des visages, le silencieux autant que sensuel mouvement qui les relie non seulement entre eux mais à ces diverses et muettes présences composant avec eux tout le vivant immense. Je me rends également compte que j’aurais pu quand même un peu préciser la nature de ces montages auxquels recourt l’art singulier d’Ariane, faits principalement de notations sensibles, d’images brèves, d’interrogations fulgurantes, de pensées traversantes qu’elle fait se succéder souvent de façon syncopée préférant toujours dans ses changements de plans ou de focales opérer par transition affective ressentie plutôt que par enchaînements logiques.  Plus un livre est riche et profond, c’est vrai, plus il y a de risques d’en laisser bien des aspects dans l’ombre. Finalement ce n’est pas si grave s’il se trouve malgré tout des lecteurs qu’on aura quand même engagé à y aller de leur côté voir. Et s’en nourrir à leur façon.

Pour saluer donc cette réédition d’un livre qu’Ariane Dreyfus ainsi que le rappelle Yves Di Manno dans sa préface considère comme son premier vrai livre, voici donc à mon tour ce que j’appellerai humoristiquement bien sûr mon premier véritable article critique. Me rappelant encore qu’au même moment je découvrais, toujours chez Flammarion, De la main gauche, exploratrice, sans doute aussi le premier vrai livre d’Hélène Sanguinetti, une autre de ces poètes dont le travail n’a jamais cessé de m’accompagner.

 

Étrange voyage que nous propose Ariane Dreyfus avec Une Histoire passera ici. Loin des afféteries de la poésie « poétique » autant que des fausses complications et/ou des insignifiances de celle qui, ne voulant donner signe que de livre en oublie pour cela la vie, cet ouvrage est de ceux qui, tout en ouvrant de nouveaux territoires à l’imagination poétique de notre fin de siècle, pas si épuisé en définitive que cela, trace les contours d’une poésie forte, à la fois présente et distanciée, qui, bien que profondément pensée, se montre tout entière habitée par une subjectivité d’autant plus éloquente qu’elle avance masquée.

Cette « histoire » que nous raconte ici Ariane Dreyfus, est celle de notre condition. Notre condition vibrante et souffrante à la fois, qu’elle fait ressentir par une véritable projection à l’intérieur des images fortes du western, agissant comme réservoir d’images fondamentales qui, comme toutes les images mythiques, ne dépayse, en apparence, que pour mieux nous éclairer en profondeur. Et d’une lueur parfois brutale. Le beau texte du poète américain Howard Norman qui fournit l’exergue du recueil en explicite le titre. L’évocation d’une dizaine de cadavres sanglants et incongrus de corbeaux sur la blancheur d’un champ de neige du Manitoba, fait d’emblée référence à toute l’incompréhensible et pourtant bien réelle sauvagerie d’un monde auquel seule la parole, à condition d’être poétique et non pas froidement rationnelle, pourra donner finalement sens. « Une histoire passera par là » , écrit Norman, reproduisant les paroles d’un indien Cree, « elle trouvera ces corbeaux et plus tard elle nous racontera ce qui leur est vraiment arrivé ».

Partant de là, Ariane Dreyfus se raconte, nous raconte, son expérience personnelle de la sauvagerie, mais aussi de la brutale tendresse d’un univers où, de préférence, les femmes mais les hommes aussi fourbus de luttes, de quêtes et de poursuites, confronté(e)s à l’attente, à l’étendue de paysages jamais totalement reconnus, accomplissent en silence les gestes élémentaires de la vie ordinaire. Le détour par les situations caractéristiques du western et de ses principaux chefs-d’œuvre – L’Homme qui tua Liberty Valance, La Prisonnière du désert, Trois heures dix pour Yuma qui fournissent les titres de plusieurs de ses poèmes – sans oublier la pathétique figure de Martha Jane Cannary, plus connue sous le nom de Calamity Jane, procurent à l’auteur un matériau riche et puissant qu’elle utilise sans en être écrasée. Ainsi cet extrait de Prisonnière du désert :

« Finalement la neige est tombée, / Et l’amour tellement enfoui – pas enterré – qu’on s’accroche à une poupée, à une couverture. / Et qu’on tourne en rond sans parler aux chevaux, / On ôte, on remet les selles, / C’est tout le langage qui reste, / Une vraie folle arrache la poupée au hasard / Une mère qu’on n’a pas tuée. : Autre errante avec des cris jusque dans les yeux / Il y a des femmes qu’on ne ramène pas. »

Appuyée fortement sur un imaginaire qui court peut-être le risque – et c’est une limite de ce travail – de n’être plus aujourd’hui si universellement partagé, Ariane Dreyfus nous amène par son écriture au montage hardi et percutant, tout au bord d’une réalité qui n’est autre que nous-mêmes, confrontés, comme à la fin d’un film de John Ford à la toute puissance d’un paysage-destin qui nous intime de poursuivre notre avancée et auquel, c’est le dernier mot du livre, il nous faut bien, hommes et animaux, pour une fois solidaires et pitoyables, obéir ensemble.

article paru dans la Q.L. du 1/07/1999 

Extrait :

DANS LE CREUX DU CONVOI

 

Je sentais le chariot cahoter sous moi

dans la plaine.

 

Les heures sont nues encore, comme mes mains sur mes genoux

pendant que la terre passe.

Elles auront l'eau et le linge, la farine et les bêtes vives, des mains d'hommes. La toile claque sous les nuages qui passent.

 

On a le ciel avant la maison.

 

Revenu, il est à chevaucher près de moi.

J'entends respirer le cheval.

Si seulement comme toi je pouvais être une fois dans ce noir et blanc, ou même en couleur trop sortie comme la belle robe.

 

Ce pays m'a prise sans que j'existe.

 

Je regarde Jimmy pour voir si je l'aime.

Tous les chevaux s'arrêtent.

 

On a mis par terre

Un feu avec des branches nouvelles et inconnues

 

Toutes les femmes descendent et secouent une robe bien banale et brave tablier. La première main, sur le chignon, puis sortir les récipients de la famille et que tinte la musique nourrissante. Reines, à toujours relever un bout de la robe, reines en marche aux souliers embrassés de poussière.

 

Les hommes reviennent après que les bêtes ont bu. Les feux sont ronds mais tous ne s'assoient pas pour chanter. On les entend dans leur voix, c'est là que l'amour choisit sa branche.

 

Je sais ce que vous allez dire. Mais dès qu'un cheval souffle et bouge en sa place, laissez-moi remettre ma figure dans mes mains et revoir les plus beaux films qui vont. En levant la tête je marcherai.

 

Note :  

Ce poème dont nous ne donnons ici que le début "est inspiré par Le convoi des Braves de John Ford (1950), sans doute le western de lui que je préfère" nous indique Ariane Dreyfus dans les notes qui accompagnent cette réédition. Elle précise encore que "l'attaque des Indiens à la fin provient de La rivière Rouge de Howard Hawks (1948)" et que "le prénom Catherine vient tout droit des Miettes de décembre, [s]on premier livre publié par le dé bleu en 1997. Livre centré sur deux personnages, Emily et sa fille Catherine, chacune étant alternativement un double [d'elle]. "


 

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