jeudi 6 août 2026

POÉSIE, VÉRITÉ ET RÉSEAUX SOCIAUX. QU’EST-CE QUI MÉRITE D’ÊTRE PUBLIÉ ?

Paysage d'Anselm Kiefer, Source : Wikimedia Commons Photos

 

Je n'ai rien contre les textes qui célèbrent l'été, les nuages ou la douceur des jours. Il m'arrive même d'en lire avec plaisir. Mais plus le temps passe, plus je me demande si la poésie a pour tâche d'enjoliver le monde ou de nous aider à l'habiter dans toute sa complexité.

Cette interrogation rejoint une autre question qui me retient souvent de publier : pourquoi ajouter un texte de plus au grand flux des réseaux sociaux ? Une conversation récente avec mon ami Martin, lecteur exigeant et quelque peu philosophe, m'a permis d'y voir un peu plus clair, m’autorisant à redonner à lire (voir ) certains passages de Compris dans le paysage, ce petit livre de 2010 dont j’aime à répéter qu’il m’aura fait comprendre ce qu’est réellement écrire de la poésie. Je reprends ici les grandes lignes de cette conversation.

 

Entre Martin et moi

— Tu devrais le publier.

— Quoi ?

Ton extrait de Compris dans le paysage.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il mérite des lecteurs.

— Je ne suis pas sûr que ce soit une raison. Aujourd'hui tout le monde publie. L'acte de publier est devenu presque aussi spontané que celui de parler. On écrit quelques lignes, on les poste, elles traversent quelques écrans, recueillent quelques réactions puis disparaissent. Je ne vois pas pourquoi j'ajouterais ma propre trace à ce flot.

— Je crois que tu confonds deux choses : la facilité de publier et la nécessité de ce qui est publié.

— Peut-être. Mais précisément : qu'est-ce qui rendrait nécessaire la publication d'un poème ?

— C'est une étrange question pour quelqu'un qui en écrit.

— Pas tant que cela. Je comprends qu'on publie une information parce qu'elle informe, un essai parce qu'il développe une idée, un témoignage parce qu'il documente une expérience. Mais un poème ? Surtout sur Facebook ?

— Justement. Tu te souviens de ce petit poème dont nous avons l’autre jour parlé. Le poème sur l'été que tu m’as présenté comme l’exemple même de ce que tu appelles les poèmes photoshopés.

      Oui. Celui avec le fard, les mèches et des sources plein les poches?

— C’est ça.

— Je l'ai trouvé quand même sympathique.

— Moi aussi. Et je précise tout de suite : je ne me moque pas. Il y a là une fraîcheur réelle. Une légèreté assumée. Mais lorsque je l'ai lu, j'ai aussitôt compris ce qu'il voulait faire.

— C'est-à-dire ?

— Transformer l'été en personnage. Lui donner un visage, des cheveux, des comportements. Un caractère à la fois familier et pittoresque. Les images sont là pour soutenir cette intention.

— Elles sont donc au service d'une idée préalable.

— Voilà. Rien de condamnable à cela. Mais la plupart du temps, le lecteur reçoit exactement ce qui a été placé dans le texte.

— J'ajouterais même quelque chose.

— Quoi donc ?

— Plus je repense à ce poème, plus il me semble exemplaire d'une tendance extrêmement répandue aujourd'hui.

— Laquelle ?

— Celle qui consiste à confondre poésie et réenchantement.

— C'est-à-dire ?

— À croire que la tâche du poème serait de rendre le monde plus aimable qu'il n'est. Plus léger. Plus coloré. Joli et consolant.

— Ce n'est pourtant pas un projet absurde.

— Non. Mais il devient discutable lorsque l'enchantement finit par remplacer le réel. On met du fard à l'été, des mèches bleues dans ses cheveux, on emporte l’océan dans ses poches ! C'est charmant. Mais tout se passe comme si le monde demeurait fondamentalement disponible à notre désir. Une sorte de réserve de matériaux dans laquelle on puiserait à volonté sans trop se fatiguer pour animer notre théâtre mental. Et faire joujou sur la page.

— Et alors ? Le monde ne devrait pas aussi pouvoir servir à ça ?

— Je ne crois pas. Ou alors seulement par instants. Nous savons trop de choses pour cela.

— Que veux-tu dire ?

— Nous savons l'histoire. Nous savons Auschwitz. Hiroshima. l'Holodomor, le Goulag. Les Khmers rouges. Les guerres qui aujourd’hui se poursuivent. Les violences ordinaires. Les désastres écologiques. La maladie. La mort. Nous savons tout cela. La question est donc moins : comment embellir le monde ? que : comment habiter un monde dont nous savons cela ?

— Tu reproches donc à ce poème d'oublier ce savoir.

— Pas exactement. Je dirais plutôt qu'il le suspend. Qu'il se donne la possibilité de faire comme s'il n'existait pas. C'est pourquoi je parle d'idéalisme. De fausseté. Le mot est brutal certes, pourtant il contient une part de vérité. Il n’est pas faux comme on dit d'une proposition qu'elle est erronée mais faux parce qu'il produit un monde simplifié. Un monde où les contradictions essentielles de l'existence demeurent hors champ.

— Tandis que tu estimes que la poésie devrait les affronter ?

— Au minimum ne pas les escamoter. Je me méfie d'une poésie qui distribue de la consolation avant d'avoir regardé ce qui devrait être consolé.

— Voilà une formule qui ne va pas te faire que des amis.

— Peut-être. Mais regarde ton texte. Ce qui m'intéresse dedans n'est pas qu'il parle d'Hiroshima ou du Struthof. Beaucoup de textes parlent des catastrophes historiques.

— Alors quoi ?

— C'est qu'il refuse de choisir. Les jardins, les fleurs, les papillons, les prunes demeurent là. Mais les morts sont là aussi. Le poème n'essaie pas de sauver la beauté contre la vérité. Il cherche à comprendre comment les deux peuvent occuper simultanément le même paysage.

— Sans réconciliation ?

— Sans réconciliation de principe. Sans optimisme obligatoire. Sans désespoir obligatoire non plus. Il me semble plus fidèle à notre condition.

— Plus fidèle que le poème sur l'été ?

— Oui. Parce qu'il accepte que la douceur d'un matin d'août puisse être traversée par Hiroshima. Que l'on puisse cueillir des prunes tout en sachant ce que l'histoire contient. Que le paysage ne soit jamais innocent.

— Tu es en train de définir une éthique du poème.

— Peut-être. J'appellerais plutôt cela une exigence de vérité.

Un silence.

— Reste que tu n'as pas encore démontré que ton exigence de vérité fait un poème.

— Tu as raison.

— Après tout, un article d'histoire peut être vrai. Un traité de philosophie aussi.

— D'ailleurs le vrai problème n'est pas là. Il existe de mauvais poèmes graves et de bons poèmes légers.

— Bien sûr.

— La différence n'est pas le sujet. Elle est dans le travail du langage.

      Mais encore.

— Le poème sur l'été pourrait presque être réécrit en prose sans perdre sa substance.

— Je suis bien d'accord.

— Pas le tien.

— À cause de la disposition ?

— À cause du vers.

— On me dit souvent que le vers libre est arbitraire.

— Ceux qui disent cela regardent le vers comme un simple découpage. Or chez toi il fonctionne comme un opérateur de pensée.

— Un opérateur de pensée ?

— Regarde :

secrètement la mort étalant ses

vernis

Si tu rétablis la continuité syntaxique, tu perds quelque chose.

— Le retard.

— Oui. L'attente. Le vide. Le mot « vernis » surgit avec une force particulière parce qu'il a été momentanément retiré à la phrase.

— Le sens passe par la respiration.

— Et même par la vue. L'œil lit autant que l'oreille. Mais ce qui m'intéresse ici, c'est la conséquence. Le poème ne se contente plus de communiquer une émotion. Il organise une expérience.

— Tu fais du poème une machine à penser.

— Non. Une machine à percevoir.

— Ce n'est pas la même chose ?

— Pas tout à fait. La pensée ordinaire classe. Elle distingue. Elle sépare. La perception poétique, elle, fait apparaître des liens dont nous n'avions pas conscience.

— Tu rejoins finalement ma notion de paysage.

— C'est-à-dire ?

— Le paysage comme relation plutôt que comme décor.

— Voilà. Le poème sur l'été parle d'un paysage d’ailleurs totalement artificialisé. Le tien interroge la condition même d'être compris dans un paysage.

— Ce qui n'est pas du tout la même chose.

— Non.

— Tu exagères peut-être un peu.

— Je ne crois pas. Prenons encore ton texte. Quand je lis :

des jardins des fleurs des papillons des murs

je m'oriente naturellement vers une perception paisible du paysage.

Puis arrivent :

les hommes

brûlés vifs dans leurs rues leurs boutiques les cinémas

À cet instant quelque chose se fracture.

— Le contraste.

— Plus que le contraste. Dans un texte ordinaire, ces deux réalités seraient séparées. D'un côté le paysage. De l'autre l'histoire. D'un côté la nature. De l'autre la catastrophe. Chez toi elles occupent simultanément le même espace mental.

— C'était effectivement une intuition de départ.

— Mais ce qui est intéressant, c'est que le poème produit une pensée qui dépasse cette intuition. Il ne dit pas : « la beauté du monde coexiste avec l'horreur de l'histoire ». Cette phrase pourrait figurer dans un essai. Le poème, lui, nous oblige à faire l'expérience de cette coexistence.

— Tu distingues donc la pensée poétique de la pensée conceptuelle.

— Radicalement. Un concept cherche à clarifier. Le poème cherche souvent à maintenir ouverte une complexité.

— Cela me rappelle Merleau-Ponty lorsqu'il dit que la peinture ne représente pas le visible mais participe à sa naissance.

— Exactement. Les meilleurs poèmes font quelque chose de comparable avec la pensée.

— Tu exagères toujours.

— Non. Regarde. Ton texte est traversé par Hiroshima, les exterminations de masse, le Struthof en arrière-plan. Pourtant on ne peut pas dire qu'il soit « sur » Hiroshima ou « sur » le Struthof.

— Ce serait une lecture réductrice.

— Parce que ces références deviennent les éléments d'une question plus fondamentale.

— Laquelle ?

— Comment vivre dans un monde dont nous savons ce qu'il contient.

Silence.

— Reste ma question initiale.

— Laquelle ?

— Pourquoi publier cela sur Facebook ?

Sourire de Martin.

— Parce que c'est précisément là que la question devient intéressante.

— Je t'écoute.

— Facebook est devenu le royaume de l'immédiateté. On y consomme du langage. On y cherche des opinions, des émotions, des réactions. Les textes y sont souvent évalués à leur vitesse de compréhension.

— Ce n'est pas faux.

— Or certains poèmes font exactement l'inverse de ce qu'attend ce régime de lecture. Ils ralentissent la conscience.

— Ils demandent du temps.

— Ils demandent même davantage : plusieurs temps. Une première lecture. Puis une seconde. Puis parfois des années.

— C'est ambitieux.

— C'est simplement leur nature. Certaines œuvres s'épuisent dans leur premier effet. D'autres ne commencent véritablement qu'après lui.

— Et tu crois que Compris dans le paysage appartient à la seconde catégorie ?

— Je crois surtout que ta postface en témoigne. Quinze ans après, tu continues à interroger le texte. Tu n'en as pas fini avec lui.

— Peut-être parce qu'il n'en a pas fini avec moi.

— Exactement.

Nouveau silence.

Martin finit par murmurer :

— Finalement, la question n'est peut-être pas : « Pourquoi publier un poème ? »

— Ah bon ?

— La vraie question est : « Quels sont les poèmes qui méritent d'être publiés ? »

— Et ta réponse ?

— Ceux qui continuent de penser en nous lorsque nous avons fini de les lire. Ceux qui ne cherchent pas seulement à dire quelque chose, mais à rendre quelque chose pensable.

— Autrement dit ?

— Ceux qui transforment la lecture en entretien.

— Un entretien avec qui ?

Martin sourit.

— Avec le monde, peut-être. Avec soi-même, sûrement. Et parfois avec la langue.

— Et cet entretien-là ?

— Celui-là n'a pas de raison de finir.

 


 

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