samedi 1 août 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : COMPAGNIE DE L’ANIMAL POÈME DE JAMES SACRÉ CHEZ FARIO

Foin des cuculleries comme des rodomontades ! La poésie n’est ni du côté des joliesses vides ni de l’enflure égotiste de ceux qui s’en prétendant les derniers défenseurs veulent nous faire croire qu’elle parlerait le langage des astres capable par son seul exploit de sauvegarder le monde.

À tous ceux donc qui n’auraient pas encore compris à quel point ils s’illusionnent quand ils tiennent sur leur prétendu art des discours jacobins ou séraphiques, je ne saurais trop conseiller la lecture de Compagnie de l’animal poème dans lequel pour reprendre les mots de son éditeur, Fario, James Sacré « expose, avec tout à la fois simplicité et profondeur, l’ensemble des questions soulevées en lui par le fait d’écrire de la poésie et par le fruit de cet art que sont les poèmes.[1] »

Drôle d’animal en fait que ce livre qui juxtapose poèmes, en vers comme en prose, tout en se servant d’eux pour faire avancer comme il peut, un ensemble composite de réflexions, sur l’importance ou non du motif, la différence ou pas entre nom propre et nom commun, la répétition, le vers libre, la traduction, la place de la virgule, celle aussi du lecteur, la notion de beauté, d’illusion, de partage et de postérité…

Dans ce livre qui ne suit que de quelques mois un ouvrage consacré aux objets[2], les animaux reviennent bien entendu tout d’abord de l’enfance. Mais la ferme vendéenne, les prés, les étables, les bêtes à mener ou à retenir ne sont pas simple décor de mémoire. Ils posent pour l’auteur une question décisive : qu’est-ce qu’un poème, s’il nous accompagne comme une bête familière et nous échappe aussi, comme elle ? C’est qu’ici ce n’est pas l’animal qui devient poème, mais le poème qui devient animal[3], érigeant son auteur en gardien qui le conduit, l’observe, constatant ses écarts, sa résistance propre qui l’entraîne parfois contre sa volonté[4].  

Car le poème pour Sacré est un être vivant. Qui ne fait pas que nous refléter. Mais nous engage dans une forme de relation plus large, aventureuse, en fait une intime conversation, avec ces remuantes matières de parole que nous ne cessons d’inventer, de travailler – boulanger dit-il - en réponse aux mille et une provocations de la vie.

Mystérieuse coexistence alors celle que nous entretenons avec l’animal poème. Car finalement pour Sacré, il ne s’agit pas seulement de constater que le poème échappe mais bien, en définitive, de chercher ce que veut dire vivre avec ce qui nous échappe. Et pas ici seulement le poème, mais l’enfance, le paysage, le désir, les morts, les livres, tout cela dont la présence/absence hante justement le travail du poème. Travail qui ne s’arrête pas au moment de sa publication mais se poursuit dans sa lecture, qui peut être aussi bien celle du lecteur autre que de l’éventuel traducteur voire surtout celle même qu’en fait en soi-même l’auteur découvrant que son poème lit davantage en lui que ce qu’il croyait lire du monde par devant !  

Je ne saurais ici exposer encore moins commenter toute l’étendue des questions abordées par James Sacré dans ce livre qui fait somme et où s’expose aussi une bonne part d’intimité comme on le verra en particulier dans cette partie centrale, plus directement poétique, intitulée justement ANIMAUX tournant autour de l’éveil à la sexualité. S’y révèle un Sacré dru et cru qui dans sa manière propre, interrogeante et réflexive rassemblant ses diverses matières jusqu’à celles qu’on appelle fécales finit par lâcher qu’ « un poème est un gland qu’il faut lécher » , ce qui ne va jamais sans honte, d’où « la difficulté de parler en public de poésie ».

De cette difficulté nul doute que le poète se sort finalement plutôt bien. Mieux en tous cas que la plupart. Moins paradoxalement par la puissance éclairante de ses affirmations que par la manière libre, ouverte, à la fois malicieuse et bonhomme, dont conversant avec lui il accompagne le poème dans ses circonstances les plus diverses respectant de près sa part d’ombre et l’irréductible silence dont il le sait, animalement tramé.

 

EXTRAIT :

Si j'entends tous ces livres

Dans Ie bruit que font mes poèmes

Que dit ce bruit ? et s'il ne faudrait pas tout relire

Comptines, petits illustrés ou romances sans importance

Pour retrouver les chemins buissonniers

Par où se sont égarés ces poèmes ?

 

Le verrat ne souvient plus

D'avoir été petit goret.

 

Je lis, j'oublie. Parfois je relis, j'oublie encore.

Premiers livres, d'autres qui viennent demain, les poèmes

Continuent de s'y empêtrer

Sans même s'en apercevoir.

 

Et quand je crois lire un paysage, un objet, un sentiment qui m'obsède, c'est sensiblement la même chose, je ne fais que rassembler quelques mots, j'imagine que j'ai quelque chose d'important à dire et que le poème va me servir d'outil pour cela, mais tout de suite me voilà de la même façon emporté par les premiers mots venus en d'autres que je n'ai pas forcément voulus. C'est plutôt comme si le poème se saisissait de moi, comme s'il lisait plus en moi que ce que je croyais lire du monde là-devant. Pour autant je ne suis pas vraiment, à l'inverse, un outil du poème car je ne ressens pas qu'il m'utilise dans un but bien précis. Je deviens plutôt une sorte de matière malléable pétrie de souvenirs, de bribes de savoir, d'observations disparates et de désirs qui échappent à ma comprenoire. Mes poèmes semblent lire je ne sais pas vraiment quoi, bien plus intensément que je ne saurais lire moi-même. Je devine qu'ils n'établissent pas de hiérarchie entre ces livres rencontrés, et que peut-être ils se moquent bien de moi quand je prétends savoir par exemple quels sont ceux qui ont le plus compté pour que j'écrive ce que je nomme, bien prétentieusement, « mes poèmes "

Et n'en va-t-il pas de même pour tout le vivant que je crois avoir lu, trié, sauvegardé en partie ? Si je m'appliquais à les décrire. les planches et trémies d'un vieux moulin à ventiler une récolte ne seraient prétexte qu à un très approximatif exercice d'illusoire réalisme... mais le poème qui soudain pense aux structures en bois qui sont des réservoirs d'eau sur les gratte-ciel de New York permet que la manivelle de mon moulin fasse tourner le monde entier autour de son rien (son presque rien) qui va se perdre et probablement disparaître un jour dans l'insondable infini.

Pages 146-147



[1] A propos de cette simplicité, je retiens cet hommage dans une partie consacrée au vers libre à un certain Blaise de Vigenère, premier à utiliser l’expression et à propos duquel Sacré dit qu’il aime « l’honnête simplicité dans le dire de l’auteur qui sait qu’il parle seulement d’un outil pour le poète, en toute modestie, et conscient certainement que ce n’est pas cet outil qui fait le bon poète » P. 93

[2] Des objets nous accompagnent (ou l’inverse), aux Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2025.

[3] On sait que l’animal depuis toujours hante la pensée de Sacré. Il suffira par exemple de se reporter à Des animaux sont avec toi depuis toujours, chez Æncrages & Co, 2023. Figure profondément familière, l’animal est pour Sacré figure aussi d’altérité. En effet, nous vivons avec les animaux. Nous les regardons. Nous travaillons avec eux. Nous nous attachons à eux. Pourtant nous ignorons ce qu'ils vivent de cette relation. Leur intériorité nous demeure inaccessible. Comme demeure aux yeux de Sacré inaccessible la vérité du poème. Dont en définitive nous ne pouvons fréquenter avec toute l’attention quand même dont nous sommes capables, que le mystère.

[4] « Ces poèmes qui s’échappent au-delà des limites formelles où tu pensais peut-être les maintenir et bien les garder ne font-ils pas penser à ce troupeau de dix ou douze vaches qui se bousculent sur le chemin du retour à la ferme […] ou qui laissent le chemin pour s’en aller brouter et piétiner le champ de choux ou la luzerne du voisin. » P. 151


 

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