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| DANIEL SPOERRI, Tableau-piège, LAM. |
La lessive, la poussière, la vaisselle, le repassage, la cocotte-minute et le poulet rôti[1], en voilà des réalités qui paraîtront bien triviales aux tenants toujours vifs de cette poésie idéaliste qui pataugeant à longueur de vers dans les bons sentiments, les beautés convenues d’une bonne nature artificieusement photoshopée, croient qu’avec cela ils sauveront – ou du moins répareront - le monde.
« Non vaisselles d’ici-bas !» s’écriait Jules Laforgue dans sa Complainte de l’Ange incurable. Mais c’était pour mieux déplorer, avec tout le côté Lord Pierrot qu’il revendiquait, l’impossibilité fondamentale des hommes à s’élever jusqu’à ces sphères idéales tant célébrées par les romantismes niais. La vie, la vraie vie n’est rien moins, c’est vrai, que folichonne. Et il faut bien accepter de vivre ici-bas. Dans la trivialité, la matérialité évidentes des choses.
« Interroger l’habituel » se proposait Georges Perec dans ce texte publié de façon posthume, L’Infra-ordinaire, invitant le lecteur à porter attention à ce qui paraît sans importance : objets usuels, habitudes, gestes répétitifs, derrière lesquels se cache toute la richesse du quotidien qui fait l’essentiel de nos vies. Penchée sur son balai, la poésie de Sophie Braganti suit cette voie mais en faisant en sorte que chaque geste domestique devienne dans l’espace le plus souvent assez court du poème, une scène non seulement sensible mais mémorielle. Intitulés justement K.Otidiennes[2], ses textes transforment la lessive, la poussière, la vaisselle, le repassage, la cuisine ou le nettoyage en micro-rituels où le corps, les objets et les matières composent une chorégraphie intime laissant la part belle aussi à la mémoire familiale. Ainsi Lessiveuse, Moudre le café ou Mémé des Diables bleus restituent pour cette ancienne enfant de Nice, toujours amoureuse de l’Italie, les gestes précis de la nonna accompagnant les rituels du café bien tassé dans une cafetière Bialetti, avant que ne soient douloureusement évoqué son « dernier voyage en sapin ».
C’est que la plupart de nos gestes sont hérités. Comme ils sont aussi collectifs. Comme y insiste le dernier long poème de cet intéressant recueil, consacré à évoquer l’abattoir de Nice à travers son histoire et toute la diversité de ce qui peut s’y inscrire comme violences, intérêts sociaux comme économiques, religieux, ou même encore gestes techniques. Aujourd’hui devenu sous l’appellation quelque peu cynique de 109 (sang neuf !), centre culturel, cet espace permet à l’auteur de rappeler que dans ce monde qui est le nôtre tout plus ou moins vite se transforme. Ou comme la nonna, disparaît. Se concluant d’ailleurs sur une méditation autour de l’âge, des anniversaires, des bougies, du déclin, Je suis vintage[3], s’inscrit bien pour finir dans une poétique du vieillissement où le temps même se fait matière, pâte, cire, poussière, chocolat… Livre de nostalgie donc aussi où ce qui finalement compte devient l’absence, le disparu. Que seule la langue par son jeu permet, comme on le voit, de décliner.
[1] Soit ici quelques-uns des titres qui composent le recueil avec d’autres autour d’un certain nombre de verbes comme Dresser la table, Laver la voiture, Changer les draps…
[2] Bien évidemment, il faudra se montrer sensible à ce K.O. initial. Dont j’espère que la suite de mon court billet fait ressortir les sens possibles.
[3] Titre ici tout-à-fait pertinent.

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