Élargir le champ du visible, tel semble être le projet de cet ouvrage de la poétesse américaine Aracelis Girmay que les éditions lurlure viennent de me faire parvenir. Tirant son titre des plaines sombres de la Lune que les premiers astronomes, comme Galilée et Giovanni Riccioli, ont prises à tort pour des mers, black maria, nous informe la quatrième de couverture, explore les histoires de la diaspora africaine pour se constituer finalement en une sorte d’autobiographie collective et une célébration lucide de la vie. Je n’ai pas encore eu le temps de lire vraiment ce recueil qui constitue le tout premier volume d’une collection dédiée à la poésie étrangère contemporaine mais celui-ci déjà fait écho chez moi à ce beau texte déjà un peu ancien de mon amie Sylvie Kandé La Quête infinie de l’autre rive (Gallimard Continent noir) que je continue de fortement recommander. J’aime par ailleurs sans réserves qu’un livre s’adresse directement aux absents, interroge les limites de notre perception, se confronte à l’expérience fondamentale de la distance, ici apparemment distance entre les générations, distance entre les continents, distance produite par le racisme, distance entre ceux qui sont visibles et ceux qui ne le sont pas, sans renoncer au souci de la relation. Que la poésie ne se présente ici ni comme ornement, ni comme bavard recouvrement idéologique du monde mais devienne pour chacun instrument de connaissance, capable de rendre perceptible ce qui demeurait dans l'ombre, la part cosmique aussi présidant à chaque existence humaine, voilà qui mérite d’être défendu.
EXTRAIT /
[Dans la mythologie égyptienne, Isis, sœur et épouse d’Osiris, part à la recherche du corps de son bien-aimé dont les morceaux ont été éparpillés aux coins de la planète par son frère jaloux. Pour moi, cette histoire est une version de celle de Luam & d’Abram (en tant qu’Isis & Osiris) mais qui raconte aussi le démembrement, la migration et la diaspora. C’est pour cette raison que la voix du poème est plurielle — pour accueillir les voix des différentes Luam de ce cycle. Le milan de la deuxième strophe est un oiseau charognard associé aux rituels funéraires & à Isis. ]
D’abord nos pas
par-ci, par-là,
en haut de la montagne, puis en bas.
Dans la rivière puis en dehors.
Puis mes ailes, mon
corps-sœur, celui du milan royal.
Nous vous trouvons éparpillé
là & là & là,
vos corps une procession
palpitante de fourmis
transportant des fruits,
dans la mer, vos corps
dans le navire des heures, vos
corps sur la route dans
les informations, là & là & là,
nous vous trouvons, alors, & avec
notre fil & nos lettres nous vous
rapiéçons proprement, morceau par morceau,
hawè, notre livre déchiré
(la nuit nous rêvons
pendant que nous vous assemblons
nous aussi, nous assemblons notre rage,
ses mains & sa bouche, même si
à la fin nous devons choisir l’un des deux :
le poème de la guérison
ou
le poème des poisons).
Le soleil brille à présent
sur notre front.
Nous garderons cette forme si cela veut dire
que vous vivrez, non pas
comme avant, mais dans les arbres,
la vase de la rivière, aussi intuables
que le bruissement de l’air à travers
le maïs d’Adey Zuphan*
* Adey Zuphan , grand tante de l’auteure qu’elle présente dans son oeuvre comme la personne lui ayant transmis des pans de sa langue maternelle et de ses origines, lui expliquant par exemple les noms traditionnels des arbres ou des choses de la nature.
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