jeudi 22 octobre 2026

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : BLEU GENRE HUMAIN DE LILI FRIKH AUX ÉDITIONS DU CHIEN QUI PASSE.


 

Défiance profonde envers tout ce qui enferme, mise à l’épreuve des catégories, des hiérarchies, des classements, des certitudes morales, voilà ce que, pour commencer, je retiens du dernier livre de Lili Frikh, reprise augmentée et en partie remaniée de Bleu / ciel non compris, paru en 2012 aux éditions Gros Textes. Reprendre aujourd’hui ces textes sous le titre de Bleu/ Genre humain, témoigne de la part de son autrice, de la persistance en elle d’interrogations qui sans avoir rien perdu de leur urgence se sont élargies jusqu’à concerner l’image qu’elle se fait de notre propre humanité.

Ainsi, dans Impensable, Bleu N° 101, une remarque apparemment anodine du père, « On ne mélange pas les torchons et les serviettes », devient le point de départ d'une réflexion sur toutes les formes de séparation qui structurent nos existences. Derrière le conseil domestique affleurent déjà les frontières entre les genres, les disciplines, les classes, les rôles ou les savoirs. Ce à quoi Lili, qui se fait ici personnage, répond en toute impertinence : « Mélange bonhomme mélange. ». S’incitant par là elle-même à mélanger les expériences, les cultures, les imaginaires, les appartenances. À refuser les lignes de démarcation présentées comme naturelles.

Mais le mélange auquel appelle Lili n'est pas celui, assez banal aujourd'hui, de l'interdisciplinarité culturelle. Il touche aux séparations qui permettent aux privilégiés d'ignorer les autres[1], aux bien trop inégales conditions que l’injustice du monde impose sur l’ensemble de notre planète et restent aux yeux du plus grand nombre le plus souvent invisibilisées.

Rien cependant de théorique dans cette démarche. La pensée naît ici du mouvement même de la langue. Dialogues, répliques vives, répétitions, détournements de proverbes ou de lieux communs : l'écriture progresse par chocs successifs. Lili Frikh ne développe pas des idées. Elle les met en scène, les confronte, les éprouve. Une conversation sur le tabac, la santé ou le comportement raisonnable bascule ainsi vers une interrogation beaucoup plus décisive : qu'est-ce qui permet réellement de rester humain ? Les prescriptions morales ? Les campagnes de prévention ? Les bonnes conduites ? Ou plutôt la justice, le souci de l'autre, le refus des fausses valeurs ? Quand la narratrice oppose à la morale les loyers trop élevés, les salaires insuffisants, les faux-semblants médiatiques, c'est tout un ordre des priorités qui se trouve renversé. Le texte se méfie moins des faiblesses humaines que des bonnes consciences satisfaites d'elles-mêmes, contre lesquelles d’ailleurs elle n’a pas de mots assez durs : « Saloperie de bonne conscience », « C'est toujours par mesure d'hygiène qu'on devient assassin. ».

Mais Bleu, genre humain ne se réduit pas à un livre de résistance ou de contestation. C’est au contraire toute une énergie de vie, une énergie positive qu’on y sent circuler constamment. « Jamais, écrit Lili, demander la lune aux autres. Me la demande à moi. Quand je l'ai, je la donne et quand je la donne, je l'ai. » On le voit : tout y repose sur la circulation plutôt que sur la possession. Donner ne diminue pas. Donner augmente. Une même dynamique anime la formule récurrente : « Quand faut y aller, faut y aller ». Derrière son apparente simplicité se lit un refus obstiné de différer l'essentiel, de remettre à plus tard les rêves, l'amour ou la vérité de l'existence.

C'est dans cette perspective qu'apparaît la figure révélatrice de la princesse qui refuse de s'endormir au fond du bois. Là où le conte traditionnel valorise l'attente, Lili Frikh choisit le mouvement. Sa princesse refuse l'anesthésie. Elle veut traverser le feu, connaître les tremblements, assumer les risques qu'impliquent le désir et l'amour. Elle veut dire « je t'aime du J jusqu'au E », sans retrait ni tricherie. Cette réécriture des récits hérités est caractéristique de l'ensemble du livre. Les proverbes, les maximes éducatives, les formules de bon sens y sont constamment retournés comme des gants. Et c’est la force de cette écriture que cette capacité qu’elle a de faire vaciller page après page les évidences.

Dès lors chacun comprendra bien que ce bleu qui donne son titre à l’ouvrage et dont l’autrice évoque texte après texte les multiples nuances en les numérotant, n’a rien à voir avec ce bleu de catalogue par lequel nos publicitaires s’ingénient à faire rêver les foules sur un ailleurs qui n’existe pas. La poésie pour Lili Frikh ne tient pas de l’agence de voyage ou si voyage il y a c’est au cœur même, pas si facile d’ailleurs à atteindre, de la vie qui circule entre manque et tourment, attente et déception, dans l’exigence maintenue de se sentir être. Quel que soit le risque encouru. Ainsi ces bleus - « blessures qui s'ouvrent avec les yeux. Bleus incurables » -  ont-ils ici la couleur singulière et intime  des marques laissées dans le corps et dans l'âme par une existence qui refuse de se protéger du monde.

Car en effet, voir davantage, aimer davantage, penser davantage, c'est accepter d'être davantage atteint.

Et c'est en cela que ce livre importe. Non parce qu'il distribuerait des consolations ou des certitudes, mais parce qu'il refuse les anesthésies. Il maintient ouvertes les contradictions, les blessures, les questions. Dans un paysage souvent dominé par une poésie du joli, de l'aveu ou de la pure atmosphère, Bleu, genre humain rappelle que le poème peut encore être un acte. Un acte de liberté contre les classifications. Un acte de lucidité contre les bonnes consciences. Un acte de vie contre toutes les formes d'endormissement. On sort de ce livre avec le sentiment que la poésie peut encore être autre chose qu'une industrie de la sensibilité ou un artisanat du beau langage : une mise en danger, un déplacement, une épreuve, augmentant notre bouleversante capacité à traverser le réel  plutôt qu'à le travestir.



[1] Ainsi ce passage :  « Mélange bonhomme mélange, le caviar des meilleures tables à la terre exsangue des peuples d'Éthiopie »

 

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