Médecin des princes, anatomiste et inventeur, Guido de Vigevano fut l'un des hommes les plus estimés de son temps. Aujourd'hui presque oublié, il rappelle que le progrès des idées, comme celui de la poésie, repose autant sur d'innombrables précurseurs effacés que sur les quelques grands noms sauvés par la mémoire collective.
Qui connaît encore aujourd'hui Guido de Vigevano ? Peu de monde sans doute. Pourtant, les puissants de son époque connaissaient bien son nom. Médecin de l'empereur Henri VII, puis de la reine de France Jeanne de Bourgogne, diplomate autant qu'anatomiste et ingénieur, il comptait parmi ces hommes de grand savoir dont les conseils étaient recherchés dans les plus hautes sphères du pouvoir.
De cette renommée, ne reste presque rien.
Je l'imagine penché sur son pupitre, dans la lumière un peu confuse d'un atelier. Son traité se couvre de croquis : ici un squelette aux os minutieusement détaillés, là un appareil digestif ouvert comme pour révéler les secrets du corps humain ; plus loin encore apparaissent des chars protégés par un blindage, des engins de siège et même un étonnant véhicule dont les roues seraient mises en mouvement par la force du vent transmise au moyen d'un moulin. Rien encore de la maîtrise éclatante ni de la puissance visionnaire que l'on associera plus tard à la Renaissance. Les dessins demeurent parfois maladroits, les mécanismes souvent hypothétiques. Pourtant, en les regardant aujourd'hui, on a le sentiment d'assister à quelque chose de rare : l'avenir en train d’élaborer ses tout premiers croquis.
Guido ne sait rien de ceux qui viendront après lui. Il ne sait rien de Léonard de Vinci. Il travaille simplement avec les moyens de son temps, ajoutant une pierre à un édifice dont il n'apercevra jamais l'achèvement. Ses dessins ressemblent à des rêves encore incertains, à des intuitions cherchant peu à peu leur langage.
Cette figure du précurseur invite à réfléchir à une illusion récurrente de l'histoire. Nous regardons le passé depuis les sommets. Nous retenons quelques noms dont la silhouette domine toujours l'horizon : Léonard de Vinci, Galilée, Mozart, Newton, Pasteur, Marie Curie. Nous oublions alors la multitude des hommes, aussi des femmes qui ont préparé leur venue. Le génie nous éblouit au point de nous faire oublier tout ce qui l'a rendu possible.
Il en va de même pour la poésie.
Lorsque paraissent les Fleurs du mal en 1857, Charles Baudelaire n'écrit pas dans le silence. Autour de lui, une foule de poètes publient leurs recueils, fréquentent les mêmes revues, cherchent des formes nouvelles. Rêvent eux aussi de laisser une trace. Les travaux bibliographiques les plus récents recensent environ 38 000 recueils de poésie officiellement publiés entre 1811 et 1900. Ce chiffre donne une idée vertigineuse de la vitalité poétique de l'époque et de l'immense continent littéraire désormais englouti sous la mémoire sélective du Temps.
Guido de Vigevano est à l'histoire des techniques ce que furent ces poètes oubliés à l'histoire de la littérature. S’il n'est pas le sommet, il appartient quand même à la montagne. Comme ces écrivains dont les noms ne disent plus rien à personne, il participe à ce lent travail collectif qui rend possibles les grandes œuvres et les grandes inventions.
Chiche est toujours la postérité. Elle conserve quelques figures et laisse les autres s'effacer. Pourtant, lorsque l'on s'approche au plus près des chemins de l'histoire, on découvre partout des personnalités semblables à Guido : des inventeurs, des artistes, des penseurs dont l'œuvre peut nous paraître sans doute incomplète ou dépassée, mais qui auront cependant contribué à assurer la vitalité culturelle et artistique de leur temps.
C'est peut-être là que réside la véritable leçon de ces destins. Le temps passe plus vite que les réputations ne l'imaginent. Celui qui fut le médecin des princes devient un nom à demi effacé dans le catalogue d'une bibliothèque. Celui qui remplissait les librairies de son époque n'est plus qu'un volume poussiéreux qu'aucune main ne feuillètera plus. Tempus fugit. Mais si le temps finit par emporter les noms, il préserve souvent ce qu'ils ont rendu possible. Les signatures s'effacent, les visages se brouillent, pourtant, les intuitions poursuivent leur voyage. Une idée passe d'un esprit à un autre, d'un siècle à l'autre. Une image, un geste, une invention ou un vers survivent parfois à ceux, à celles, qui les auront portés.

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