lundi 2 novembre 2026

UNE QUESTION MAL POSÉE.


 

Il est toujours difficile de bien se faire comprendre. Sans doute parce qu'on ne comprend jamais tout à fait bien, soi-même, les choses. Ainsi des rapports entre poésie et engagement que certains tiennent pour évidents, tandis que d'autres les récusent absolument. Souvent, les désaccords tiennent moins aux réalités, qu'aux mots que l'on emploie pour les désigner.

Je commencerai donc par une précaution. La poésie n'existe pas. Ou plutôt il n'existe pas une essence de la poésie dont tous les poèmes ne seraient que les illustrations plus ou moins réussies. Il n'existe que des poèmes. Écrits par des individus différents, porteurs d'expériences, de cultures, de sensibilités, de convictions et de projets différents. À cela s'ajoutent des exigences inégalement élevées face à la langue, des capacités de travail variables ainsi qu'une plus ou moins grande résistance à cette tentation permanente qu'est aujourd’hui devenue, le narcissisme.

Tous les claviers, pour reprendre la belle expression de Laforgue, sont légitimes. Dès lors bien sûr que l'on sait en jouer. C'est ainsi que peuvent coexister dans une même histoire de la poésie un Mandelstam, un Celan, une Tsvetaïeva, un Darwich aussi bien qu’un Jammes, un Follain, un Supervielle, un Ponge ou un Breton.

Mais reconnaître cette diversité ne signifie pas que tous les poèmes entretiennent le même rapport au monde.

Car un poème n'est jamais seulement un assemblage de mots. Il constitue toujours une certaine manière d'habiter le réel. Une certaine manière de distribuer l'attention. Une certaine manière de décider ce qui mérite d'être vu, nommé, interrogé ou transmis.

On objectera peut-être qu'un poème sur la mort d'un loup n'est pas nécessairement plus politique qu'un poème sur un chagrin d'amour. C'est vrai. La question n'est pas celle du sujet. Elle est celle du regard.

Un poème peut partir d'une forêt, d'un paysage, d'une pierre, d'un visage aimé ou d'un souvenir d'enfance. Ce qui importe n'est pas tant l'objet observé que le type d'attention qu'il sollicite. Toute écriture valorise certaines formes d'expérience au détriment d'autres. Toute écriture contribue ainsi, consciemment ou non, à façonner notre manière d'être présents au monde.

C'est pourquoi je ne crois guère à l'idée d'une poésie située hors du politique.

Non parce qu'elle devrait nécessairement prendre parti, signer des pétitions ou soutenir telle ou telle cause. Mais parce que le politique ne se réduit pas aux programmes, aux partis ou aux élections. Il concerne aussi les formes de sensibilité, les régimes d'attention et les manières de percevoir notre commune et pourtant à chaque fois singulière, réalité.

Nous vivons en effet dans un univers saturé de discours. Médias, publicité, institutions, algorithmes, acteurs politiques et économiques travaillent sans relâche à organiser notre perception. Ils hiérarchisent les objets de notre attention. Ils décident implicitement de ce qui compte et de ce qui ne compte pas.

Face à ces multiples « envoûtements », pour reprendre une notion empruntée à Yves Citton, il me semble que le rôle le plus précieux du poème n'est ni de délivrer des vérités ni de fournir un supplément d'âme. Il est de rouvrir le visible. De rendre à nouveau étrange ce qui paraissait aller de soi. D'interrompre les automatismes inculqués du regard.

Le poème ne vaut pas parce qu'il exprime une personnalité. Il vaut lorsqu'il contribue à restituer à celui qui écrit comme à celui qui lit une véritable position de sujet. Lorsqu'il permet de desserrer, ne serait-ce qu'un instant, l'emprise des discours déjà disponibles.

C'est peut-être ici que la question de l'engagement retrouve tout son sens.

J'ai souvent écrit que le poème n'était pas la traduction d'une pensée préalable mais une exploration. Les contraintes, les formes, le travail de la langue n'ont pas pour fonction de mettre en valeur ce que l'auteur sait déjà. Ils servent au contraire à l'exposer à ce qu'il ignore encore. À accueillir ce que la langue, dans son intelligence collective et multiséculaire, son propre travail d’écriture, peuvent lui apprendre d’inconnu, au besoin, contre ses propres évidences.

Cela n'interdit évidemment pas le discours. Baudelaire discourt. Hugo discourt, et magnifiquement. Breton discourt. Mais lorsqu'ils le font, leur parole ne se contente pas d'énoncer. Elle agit. Elle déplace. Elle transforme notre appréhension du monde.

La véritable question n'est donc peut-être pas de savoir si le poème est engagé ou non. Elle est de savoir s'il nous reconduit vers les catégories déjà disponibles ou s'il nous aide à voir davantage. À reformuler autrement.

Une poésie qui confirme ce que nous pensions déjà, même lorsqu'elle se pare des meilleures intentions, risque fort de ne produire qu'une émotion de reconnaissance. Une poésie digne de ce nom devrait au contraire nous exposer à une altérité. Non nécessairement pour nous apporter des réponses, mais pour agrandir notre capacité de voir, de sentir et de penser.

Car le poème ne change sans doute pas le monde directement. Mais il peut parfois transformer le regard avec lequel nous l'habitons. Ce n'est déjà pas si peu.

Un autre malentendu me semble peser sur bien des discussions relatives à la poésie. On la présente volontiers comme l'expression privilégiée du cœur, des émotions ou de la sensibilité. Comme si la pensée appartenait à un autre domaine. Comme si réfléchir revenait à quitter le territoire enchanté du poème.

Cette opposition m'a toujours paru artificielle. Il n'existe pas d'un côté le cœur et de l'autre l'intelligence. Il existe des formes de compréhension où sentir et penser deviennent inséparables.

La poésie n'est pas moins affaire d'intelligence que de sensibilité. Non pas l'intelligence conceptuelle du traité ou de la démonstration, mais une intelligence concrète, incarnée, attentive aux singularités du réel. Un poème véritable ne se contente pas de nous faire éprouver quelque chose. Comme j’ai dit, il modifie aussi notre manière de voir. Il nous fait apercevoir des liens, des rapports, des significations qui jusque-là nous échappaient.

C'est pourquoi je me méfie des définitions de la poésie qui la réduisent à l'émotion ou à l'expression du vécu personnel. Aussi nécessaires soient-ils, les sentiments ne constituent qu'une part de notre rapport au monde. Nous sommes également traversés par l'histoire, les institutions, les rapports de pouvoir, les imaginaires collectifs, les paysages, les savoirs, les objets, les animaux, les morts et les vivants qui nous entourent. Pourquoi le poème devrait-il détourner son regard de tout ce qui de partout nous déborde ?

L’un de mes tout derniers textes, ce PETIT HOMME que je viens de partager sur ce blog, est certainement l’un des plus apparemment discoureurs que j’ai jamais écrits. Préparant un voyage à Turin, je me suis arrêté devant un tableau de Giacomo Vighi, dit L'Argenta, représentant un nain de cour sous le règne de Charles-Emmanuel Ier de Savoie. Derrière le costume, la canne, les perles et les fastes de la cour, apparaissait peu à peu une existence tout entière définie par sa proximité avec le pouvoir. Et derrière cette figure singulière se dessinaient les ambitions démesurées d’un prince qui rêva d'agrandir ses États, connut l'échec fameux de l'Escalade de Genève dont les habitants continuent de maintenir traditionnellement chaque année la mémoire et vit ses ambitieux projets sans cesse se heurter aux dures limites du réel.

Cherchant à mieux connaître le personnage, j’ai lu les lignes terriblement satiriques que lui consacra jadis un Michelet lui-même quelque peu aveuglé par la propagande d’état qui sévissait aussi de ce côté-ci des Alpes [1]. Durant ce temps la conflictuelle actualité de l’époque que nous traversons a continué de faire écho en moi. Mon poème toutefois ne procède pas d'une idée que j’aurais cherché à illustrer. Il procède d'une attention. Mais une attention véritable finit souvent par conduire à la pensée. Regarder longtemps ce petit homme revenait pour moi à m'interroger sur notre présent, sur les formes contemporaines de fascination envers les puissants, sur la facilité avec laquelle les dominés peuvent épouser les rêves de ceux qui les dominent, lesquels, désirant soumettre le monde à leur vanité, peuvent ainsi se montrer, moralement, humainement, encore plus petits qu’eux.

Loin d'opposer contemplation et réflexion, le poème donc les unit. Il ne nous arrache pas au monde au profit de l'émotion pure. Il nous y replonge davantage. Il nous permet parfois d'accéder à ce point où la sensibilité devient pensante et la pensée redevient sensible. À travers l’émotion d’une incertaine mais entêtée formulation.

 



[1] « Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire, bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l’esprit comme le corps ; il semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d’un besoin terrible de s’étendre, de grandir et de grossir ». Histoire de France au 17e siècle, Henri IV et Richelieu, Paris, édition de 1861, p. 60

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