Nous passons la plus grande partie de notre existence à nous orienter en fonction des classifications qui nous paraissent les plus naturelles. Nous distinguons les hommes des animaux, le vrai du faux, l'utile de l'inutile, le possible de l'impossible. Nous avons fait de l'identité une valeur cardinale. Nous passons une bonne partie de notre temps à définir des frontières puis à les surveiller. Notre imagination elle-même semble souvent soumise à cette police des catégories.
Pourtant d'autres rapports entre les êtres restent pensables. D'autres distributions du sensible demeurent possibles.
C'est peut-être là qu’intervient le poème.
Non parce qu'il nous arracherait au réel. Au contraire. Mais parce qu'il peut parfois opérer une métamorphose de l'intelligence que nous nous faisons du monde. Un poème ne nous apprend pas nécessairement quelque chose de nouveau. Il modifie plutôt les relations entre les choses que nous croyions déjà connaître. Il rapproche ce que nous avions séparé. Il remet en mouvement ce que nous pensions fixé. Il ouvre entre les êtres, les objets, les souvenirs et les idées des passages que nos habitudes avaient fini par condamner.
Comme les marins du mythe, notre intelligence cesse alors un instant de demeurer sur la rive. Elle bascule dans un espace où les catégories qui lui servaient à s'orienter deviennent moins assurées. Non pour sombrer dans la confusion, mais pour découvrir d'autres rapports, d'autres correspondances, d'autres formes de cohérence.
Le vieux récit de Dionysos raconte au fond quelque chose d'assez semblable. Les pirates croyaient savoir ce qu'ils avaient devant eux. Ils croyaient connaître la nature des êtres, leur valeur et même leur prix. Ils voulaient réduire un dieu à une marchandise. Puis soudain tout bascule. Le monde échappe aux délimitations qui leur semblaient les plus évidentes.
Les récits de métamorphose ne nient en rien les différences entre les êtres. Mais ils rappellent sans cesse qu'aucune forme n'épuise totalement ce qu'elle contient. Dryopé devient un arbre. Les compagnons d'Ulysse deviennent des porcs. Les pirates deviennent des dauphins. Les frontières demeurent, mais elles cessent d'apparaître comme absolues.
Je ne sais pas s'il faut demander davantage à un poème. J'aime en tout cas que le mien s'achève non sur une punition mais sur une danse. Comme si la puissance du dieu n'était pas de retrancher des êtres du vivant mais de les y réintroduire autrement. Comme si toute véritable métamorphose consistait moins à devenir quelqu'un d'autre qu'à découvrir que le monde est plus vaste que les formes auxquelles nous nous croyions assignés.
BASCULER DANS LA MER
De ceux qui entreprirent de vendre comme esclave un Dieu
pirates thyréniens dont Ovide raconte l’histoire au livre III
de ses Métamorphoses on ne voit plus ici que des corps
basculant dans la mer leurs mains leurs pieds déjà transformés
en nageoires au Peintre de Micali quelques lignes sous eux
suffisait à faire naître des vagues à bec d’oiseau à donner mouvement
à cet espace où vivre consistait d’abord à traverser des formes et j’aime
sur cette terre cuite noire que la puissance du Dieu se manifeste
sans terreur qu’au lieu d’anéantir ceux qui lui firent tort elle
les disperse parmi les poissons lents et les courants obscurs
libres d’accomplir ailleurs une plus vaste danse
Sur l'hydrie ayant servi de point de départ à ce poème voir aussi : https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2023/11/metamorphoser-celui-qui-vous-veut-du.html

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