mercredi 7 septembre 2022

QUEL APPÉTIT ! SUR LE DERNIER LIVRE D’ALEXANDER DICKOW À LA RUMEUR LIBRE.

Quels singuliers appétits[1] évoque donc le dernier livre d’Alexander Dickow que viennent de me faire parvenir les éditions de La rumeur libre ? Au vu simplement de l’extrait figurant en quatrième de couverture[2] on serait tenté de dire que c’est un immense désir d’absorption, de dévoration du monde, qu’on pourrait croire hérité d’Apollinaire, tant à première lecture on est tenté de le rapprocher de ces chants d’universelle ivrognerie qu’on s’est plu à lire et relire dans Vendémiaire comme un rappel du caractère dionysiaque de la poésie.

« Parler, confirme d’ailleurs A. Dickow dans un ouvrage de réflexion récent, Déblais, publié là, chez Louise Bottu, c’est encore manger et boire – le monde, les autres ». Et c’est vrai que dans l’univers de notre auteur, le concept de nourriture tient une place de choix. Outre le bien intéressant ouvrage autour du kaki, qui me l’a fait découvrir il y a quelques années, j’en donnerai pour preuve son très curieux roman paru à la Volte, Le Premier souper dans lequel il est question de mineurs se nourrissant de pierres, d’âmes s’alimentant de chair pour s’incarner monstrueusement, enfin d’une société autophage proscrivant sous peine de mort toute forme de nourriture autre !  [3]

On ne s’étonnera donc pas que les premiers textes d’Appétits en appellent systématiquement à la métaphore de la nourriture pour apparemment s’encourager eux-mêmes à devant nous se produire dans toute leur singularité avant que de se mettre par exemple à décrire un Turner, une tempête de glace à Freezout Ridge, vers 1988, un défilé de pluie, le mouvement des galaxies, à se remémorer telle ou telle scène d’enfance à s’enfoncer dans des pailles, voire pour conclure, à se livrer à des déclarations d’amour. Étant au fond bien compris, bien médité, que « nous passons, oui, rien qu’un clin/des doigts nous passons tout droit/ du rire en tristesse, et des ivresses/ aussitôt on chute vers des calmes » et que la vie nous roule et tangue et que peut-être rien ne peut se concevoir, se dire, autrement qu’ébauche ou « copie nouveau-née ».

Rien d’assuré donc dans cette traversée de l’existence et du langage qu’entreprend Alexander Dickow dans cet ouvrage que nous ne saurions toutefois conseiller au lecteur paresseux habitué aux fausses perturbations à quoi se reconnaît la poésie de poses et de postures, la poésie de clin d’œil qu’il prend pour le grand art d’aujourd’hui. La poésie de Dickow ne fait pas dans la connivence. Ni dans la transparence, encore moins le naturel. Même si tout son effort est tourné vers les choses du monde, les choses de la vie, il s’effectue à partir d’une écriture qui déroute, se déroute, toujours volontairement, de ses voies d’habitude, faisant de l’incorrection, du solécisme, de la rupture, l’instrument d’un renforcement chez le lecteur de ses propres capacités de lecture. Et de co-construction possible d’un sens. Par quoi s’éprouve bien entendu la foncière opacité des mondes. Mais aussi le désir, l’énergie, qu’elle s’applique à donner, d’un peu la dissiper.  

La dissiper, finalement, non. S’en laisser vitalement[4] pénétrer, sans doute, serait plus juste.



[1] Appétits au pluriel donc est le titre en français de ce livre paru déjà en 2018 dans sa version anglaise sous le titre d’Appetites, chez MadHat Press aux Etats-Unis. A. Dickow, né en 1979 dans le Kentucky, écrit aussi bien en français qu'en anglais.

[2] « D’un bras j’amasse la mer/ Toute vers ma bouche en soifs/ Je verse de l’autre un tas/ De terres dans ma langue/ Jamais je n’ai été tant/ Que mes dents mangent/ Sur la craquelure des déserts/ Et sirotent en golfes vifs/ D’une bouchée solitaire. »

[3] On sera frappé de remarquer comment s’exclamant dans le poème éponyme, Appétits (p. 17 et 18 du livre), l’expression « je me ronge vivant » peut rappeler cette curieuse secte d’individus autophages. J’y vois là une façon, pour Dickow, auteur d’un ouvrage universitaire intitulé le Poète innombrable, de montrer à quel point le monde pour lui non seulement fait corps avec la langue mais par elle se voit ouvert à l’infini tant dit-il « Les possibilités sont/ interminables ». Surtout si comme on le voit un peu paraître dans cette dernière expression, le poète s’accorde le droit de la tordre, la malaxer, l’étendre, à son entière discrétion.

[4] Vitalement, oui, car Dickow ne cache pas que la parole peut aussi rester morte. Engoncée dans ses suffisances. Comme en témoigne par exemple, je crois, un poème comme Mess (p. 27)


 

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