dimanche 23 novembre 2025

QUERELLE D’ENFANTS OU SI LES DIEUX S’OCCUPAIENT MOINS DES AFFAIRES DES HOMMES. SUR UN PANNEAU DU PEINTRE DE HARLEM JAN MOSTAERT.

 

J’avoue avoir un faible pour les compositions de ces maîtres anciens qui m’obligent à lire leur tableau à la manière un peu de bandes dessinées qui feraient l’économie de leurs cases. Le regard s’y promène à la recherche sans cesse de nouveaux détails et l’esprit, vite, s’y retrouve embarqué, aspiré dans le paysage feint comme à l’intérieur d’un univers réel. L’immobile peinture cesse d’être un temps arrêté, suspendu. Les jours et les saisons avec leurs âges passent. Et l’espace rejoint en nous la durée.

« La fin de l’art, comme le fait remarquer Stendhal, étant la joie, non de l’homme représenté, mais de l’homme qui regarde et sent », le bannissement d’Agar peint entre 1520 et 1525 par le peintre de Haarlem Jan Mostaert auquel on doit l’une des premières représentations du massacre des populations autotochtones d’Amérique par les espagnols, est de ces panneaux qui toujours excitent ma curiosité et me procurent en dépit de leur sujet, rarement réjouissant, une profonde délectation.

lundi 17 novembre 2025

DE QUELQUES LIVRES REÇUS CETTE SEMAINE. EXISTER MALGRÉ ET AU-DESSUS DE TOUT !


 

Merci tout particulièrement aujourd'hui pour ces quelques livres reçus au cours de la semaine :

Une réédition d’un Jésus de 1927 où pour reprendre les termes d’un critique de l’époque, Henri Barbusse fait de Jésus «une sorte d’humanitaire ou de bolcheviste très doux, vaguement athée ».

Un long récit en vers de Frédérique Soumagne dans lequel cette dernière, à partir de l’évocation de la disparition de L’Oiseau blanc, l’avion de Nungesser et Coli, disparu la même année, en 1927, réalise elle-même l’exploit de nous faire dans son détail kaléidoscopique revivre toute une époque avec ses rêves, ses inventions, sorte d’opéra fantastique où l’ensemble des passions humaines déploient leurs énergies pour le meilleur et pour le pire dans un monde qui ne cesse de s’ouvrir et de se transformer.

lundi 10 novembre 2025

IVAR CH’VAVAR SUR LA PLAGE DU MONDE AUX ÉDITIONS LURLURE : UN MONUMENT !



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Difficile de rendre compte d’un tel livre. Tant il offre matière à sentir, éprouver et penser. Que ce soit humainement, je veux dire de sa propre prison de chair et d’aspirations, historiquement, je veux dire là du point de vue de l’histoire de notre poésie et de notre culture, ou encore esthétiquement voire politiquement… J’ai renoncé à tout dire. Heureux déjà si cette présentation pouvait en inciter quelques uns, quelques-unes, à aller voir plus loin qu’ils ou elles en ont, me semble-t-il coutume. 

Parlerai-je de monument ? Faisant soi-même anthologie de ses propres textes, reprenant ainsi au passé une part de ses charges affectives, de son affirmative quoique inquiète vitalité, pour en attester une dernière fois l’existence, entreprenant du même mouvement, l’ultime célébration d’un lieu, Berck, d’un compagnonnage, d’une langue, d’une culture, d’un engagement s’étant efforcé, malgré l’impossible de la chose, de rassembler en poésie comme tout l’être du monde, oui, on peut sans trop hésiter le dire, Filles bleues d’Ivar Ch’Vavar constitue bien un monument.

dimanche 9 novembre 2025

14-18. JACQUES DARRAS. PORTER UN REGARD LUCIDE SUR NOTRE CIVILISATION.

 

Reparcourant à l’approche de 11 novembre 2025, Je sors enfin du bois de la Gruerie, un livre de Jacques Darras, évoquant l’abominable hécatombe que fut la première guerre mondiale, je m’aperçois que la note de lecture que j’avais en son temps rédigée sur ce puissant ouvrage n’est plus accessible en ligne. Je la repartage ici aujourd’hui.

 

Pas plus que le grand poète américain Walt Whitman, dont il reçut tôt la révélation capitale, Jacques Darras n'a l'habitude de poser le doigt sur sa bouche. Et le chant de lui-même ( Song of myself) dont sa poésie procède n'est pas celui d'un moi étriqué, défensif , réfugié dans le pré-carré d'une écriture qui ne voudrait plus rien apprendre d'elle. C'est une sorte de puissant courant intérieur, de souffle qui à la façon de son illustre aîné se propose d'arracher les verrous des portes, arracher même les portes de leurs gonds.

''Irruption de la Manche'', le précédent livre de Jacques Darras, se plaçait dans la perspective immensément étendue des milliards et des milliards d'années qui ont fait notre monde, défini les paysages que nous contemplons aujourd'hui, ainsi que dans celle infiniment plus courte de la pourtant longue série d'ancêtres bateliers de l'auteur. Chacun pouvait y lire toute la jubilation du poète de se sentir pleinement vivant dans un monde rayonnant des énergies les plus diverses et lointaines.

Avec Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Jacques Darras se tourne vers une toute autre généalogie bien moins entraînante, qui n'est plus celle des éléments composant l'univers, celle aussi pour lui, des fleuves et des rivières qui l'ont de si loin porté mais celle de la guerre dont nous commémorons actuellement le centenaire. Une guerre dont il s'attache à mesurer les répercussions certes, mais à partir de laquelle surtout, il entreprend, avec le concours des quelques rares esprits restés en leur temps lucides, de porter sur notre civilisation et les individus qui en procèdent, c'est-à-dire chacun d'entre nous, le diagnostic le plus clairvoyant.

samedi 8 novembre 2025

TROIS POEMES EN HOMMAGE AUX MORTS DE LA GUERRE 14.

 


 Je me souviens, lorsque j’habitais mon village du Waast, que le monument dédié par la commune aux victimes des guerres et tout particulièrement celles plus nombreuses de la première guerre mondiale, se trouvait dans un coin de cimetière à côté d’un mur bas par-dessus lequel s’apercevaient comme en toile de fond, les bâtiments et une partie de la cour de l’école. Difficile alors de ne pas penser que de l’école au cimetière, pour ces jeunes dont on rappelait le nom chaque onze novembre lors de l’appel aux morts, il n’y avait eu, ou presque, que l’espace de quelques longs mois de marche sur les routes de la guerre. Quelques longs mois dans l’argile ou la craie des tranchées. Et que ces hommes qui, du fait de circonstances historiques malheureuses, avaient vécu l’enfer du front et s’étaient à vingt ans trouvés amputés de toutes les possibilités d’existence dont nous jouissons, sans trop être conscients de notre chance, ces hommes ou du moins le destin qui leur fut réservé, avaient le droit de ne pas nous laisser insensibles.

La Grande Guerre a fait plus de 18 millions de victimes, toutes populations confondues. 1,4 millions de soldats français y ont perdu la vie. Plus de la moitié n’ont jamais trouvé de sépulture, soufflés par des obus, pulvérisés par des bombes, toujours enfouis sous les amas de terre qui les ont recouverts. Sur le front de France c’est plus de 70 000 kms² de terres portant villes, villages, bourgs, hameaux, prairies, champs, bois, crêtes, vallées qui furent dévastés par quatre années de pilonnage.
Aujourd’hui ces lieux, comme la toute neuve forêt de Craonne, la belle plaine de l’Aisne qu’on découvre du plateau de Californie, possèdent la présence particulière des lieux qu’on sait douloureusement travaillés par le temps. La paix et la puissance de vie irrésistible de la nature en ont recouvert, effacé en grande partie les blessures. Et c’est à partir de cette lumière nouvelle venue cacher ou du moins recouvrir, ordonner, esthétiser la terrible vérité de l’histoire, et des strates successives d’affrontements auxquels elle a ici donné lieu, que nous éprouvons la vie qui toujours, nous est offerte à vivre. Dans un présent plus ou moins affecté par ce qu’il comprend de temps. Dans un corps singulier éprouvant avec plus ou moins d’intensité ses liens avec l’humanité entière.

C'est à partir de cela que les trois textes que je partage aujourd'hui sur ce blog furent écrits. Non pour faire entendre ce qu’il est impossible de faire entendre et pour quoi la littérature nous fournit largement en figures : la voix des disparus, mais déposer à leur pied un bouquet de paroles. Simplement un bouquet.

(Extrait de l'adresse au lecteur de Un Bouquet pour les morts.)

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mercredi 5 novembre 2025

RÉCÉPISSÉ DÉCOUVREURS : ORPHANT / GÉLUGRAPHIES de GUILLAUME ARTOUS-BOUVET POUR LE TEXTE ET FRANÇOIS GÉNOT POUR LES ESTAMPES, AUX ÉPOUSÉES PAR L’ÉCORCE.


 

On sait mon intérêt pour le travail de Guillaume Artous-Bouvet. Certes, il paraîtra illisible à beaucoup, même de ceux qui se prétendent poètes. Sans bien savoir, au passage, qu’ils ne le sont que peu. Son geste, audacieux, poursuivi, d’inquiéter systématiquement la langue et d’en dérouter par son jeu l’immédiate retombée référentielle, de la rendre par là orpheline apparemment de sens, reconduit en fait, orphiquement, à ouvrir le lecteur à quelque chose de l’ordre d’une autre, intense et lumineuse plénitude. Celle d’un monde réenfanté. Ou mieux : réinfanté.

samedi 1 novembre 2025

RÉCÉPISSÉ DÉCOUVREURS : ROSA DE DENISE LE DANTEC AUX PRESSES DU RÉEL.


Rares semblent devenues les figures de lutte porteuses d’idéal. Animées d’un sens profond de la beauté et de la richesse possibles et partageables de la vie.

C’est pourquoi j’ai plaisir aujourd’hui à découvrir dans ma boite à lettres, ce petit livre de Denise le Dantec consacré à Rosa Luxemburg.  

L’ouvrage de Denise le Dantec tient à première vue de la partition. Fait se rejoindre à la sienne la voix de cette belle militante de l'Internationale ouvrière, engagée et pacifiste, fondatrice au cours de la première guerre mondiale de la Ligue spartakiste, celle de ses compagnons de lutte comme Karl Liebnecht. Se termine par un poème de Bertold Brecht adressé en 1943 à ceux qui viendront après. Pour les prier de penser avec indulgence à ceux qui ont sombré.  Se seront insuffisamment révoltés peut-être.

Denise le Dantec dont on connaît, j’espère, l’extraordinaire maîtrise des mots comme des images et qui est aussi peintre, donne ici un court mais fort poème à voir, comme bien sûr aussi à lire, en faisant typographiquement éclater sur la page aussi bien ce profond désir de liberté que cette fondamentale aspiration à la vie, la vie vivante et rassemblante qui anima, jusqu’à ce qu’un obscur militaire l’exécute d’une balle dans la tête avant de jeter son cadavre dans les eaux froides du Landwehrkanal, celle qui ne cessa de proclamer son amour de toutes les créatures, «en dépit de l’humanité».

 

vendredi 24 octobre 2025

RECOMMANDATION DÉCOUVREURS : FILLES BLEUES DE IVAR CH’VAVAR CHEZ LURLURE !


 

Il me faudra revenir sur ces Filles bleues au bord de la mer qui pour moi empruntent moins au Proust des Jeunes Filles en fleurs ou aux Filles du feu de Nerval qu’à certaines pages du Sanglot de la terre et des Complaintes d’un Laforgue qui serait passé par le surréalisme, certaines images de Munch aussi voire d’Oscar Kokoschka. C’est cru. Savant et barbare à la fois. Solidement ancré dans le paysage particulier d’une vie – Berck, « pour moi le nombril de la planète » - tout en restant terriblement ouvert à l’universel d’une condition envisagée sous l’angle double de l’éternité cosmique et de notre caducité d’êtres marchant vers la mort. Il ne faut pas hésiter à plonger dans un tel livre. Ça fouette. Emporte. Et vivifie !

mardi 21 octobre 2025

SUR L’ANGLE MORT DE CORINNE DUPUY PARU DANS LA COLLECTION PEREC 53 DE L’ŒIL ÉBLOUI.

LES PREMIERS TITRES PARUS DE LA COLLECTION PEREC 53

 

Créée en 2013, l’œilébloui, petite maison d’édition nantaise publie des ouvrages qui ambitionnent de nous faire partager les coups de cœur, comme on dit, de son fondateur, Thierry Bodin-Hullin. Nés de l’amitié, animés d’un véritable esprit de partage, les livres de cette maison présentent ce petit je ne sais quoi de singulier qui fait qu’on les remarque et les trouve attachants.

Grâce à une collecte internet rapidement financée à plus de 130%, l’œilébloui a récemment lancé, une inventive collection, Perec 53[1], qui en référence au titre du dernier roman inachevé de Georges Perec, 53 jours, se propose de publier sur l’espace de quelques années, 53 livres de chacun 53 pages, imaginés par 53 artistes et écrivains, éclairant de leur regard l’œuvre aussi bien que la vie, de l’auteur de La Disparition et de La Vie mode d’emploi.

Viennent de me parvenir les trois derniers ouvrages de cette collection.

C’est un souvenir très personnel qui m’a retenu à la lecture du beau livre triste de Corinne Dupuy, L’angle mort, où cette dernière tente de comprendre ce qui aura pu relier la vie de son ancien compagnon, Bernard Magné, professeur agrégé de Lettres classiques et celle de Georges Perec dont il est devenu au fil des ans l’un des principaux spécialistes.