samedi 3 janvier 2026

IL N’Y A PAS QUE VAN GOGH. ÉLOGE DES ARTISTES DE « SECOND PLAN ». ANTON MAUVE.


 

Non, il n’y a pas que Van Gogh dans la vie. Pas que ces grands inventeurs de formes, ces artistes radicaux aux destinées broyées qui font courir le monde et se multiplier à l’envie les produits dérivés. L’art avance aussi ou se maintient – c’est nécessaire aussi – grâce à des personnalités sensibles, des talents de second plan, attentifs, sérieux et investis, qui savent retenir des plus grands, quelque chose des vibrations qui les ont animés et s’engagent à leur tour à suivre ces chemins que certes ils n’auront pas par eux-mêmes ouverts, mais qu’ils s’efforcent, pour les meilleurs d’entre eux, d’élargir et de prolonger.

Chaque jour je découvre de ces innombrables artistes dont les images me touchent. Me touchent parce qu’elles me font signe de l’infinie puissance de vie et d’émotion au sein desquelles nous nous mouvons. De l’existence la plus quotidienne aux expériences les moins ordinaires, ces artistes à la réputation pour la plupart modestes donnent corps à ces vitales rencontres où l’être en nous accueille quelque chose de la réalité du monde quand il ne s’efforce pas d’un mouvement autre d’en inventer c’est-à-dire d’en mettre pour nous à jour quelque fragile et provisoire facette. C’est au Rijksmuseum que j’ai vu il y a quelques années ma première œuvre de cet Anton Mauve qui fut cousin par alliance de Van Gogh et lui enseigna un temps la peinture à La Haye. Il peignit cette plage de Scheveningen, ses dunes, dont je conserve pour m’y être plusieurs fois promené un souvenir puissant qu’aura encore accru la visite que je recommande du Panorama Mesdag. C’est dans ce paysage bien reconnaissable qu’il situe la scène de cette belle aquarelle représentant une femme accrochant son linge à des piquets de bois, sous le vent chassant les oiseaux plus loin vers la mer. Certaines de ses allées au fond desquelles s’enfonce entre de hauts arbres, une silhouette confuse, me rappellent la célèbre Allée de Middelharnis de Hobbema. Il y a du Millet, du Corot et de l’école de Barbizon dans un grand nombre de ses tableaux. Et qui sait si les fameux corbeaux qui criaillent au-dessus du dernier champ de blé de Van Gogh à Auvers sur Oise ne sont pas quelque peu cousins de ceux qui planent au-dessus du sombre marais dont il aura montré les lumières qui s’allument dans la plate solitude d’un soleil couchant. Oui, ce que j’ai vu des toiles d’Anton Mauve, comme de tant d’autres dont la grande Histoire de la Peinture me semble faire peu de cas, m’encourage à continuer de penser que l’art est de nature filiale. Que la beauté des choses dans notre regard ne tient pas qu’à l’instant qui d’un coup la saisit. Mais qu’elle vient toujours de plus loin. Qu’elle ne procède pas du génie comme de la solitude d’un être seul. Mais de ce que j’aime à considérer comme la magnétique conspiration d’une suite ininterrompue d’attentions que les arts de partout se seront ingéniés à porter sur le monde.

jeudi 18 décembre 2025

QUE LES POÈTES N'ABANDONNENT PAS LES POÈTES. À PROPOS DE TERNAIRES DE MAURICE REGNAUT AUX ÉDITIONS AU SALVART.


 

Maurice Regnaut est mort en 2006. Il fut enseignant, auteur de théâtre, poète bien sûr et membre pendant plus d’un tiers de sa vie du Comité de rédaction d’Action poétique. Il est bon que les poètes n’abandonnent pas les poètes. Que parmi la foule des disparus ils ne se contentent pas de n’honorer par leur souvenir que les grandes figures tutélaires.

Merci donc à mon ami Hervé Martin pour l’envoi du recueil Ternaires, que vient de publier la petite maison qu’il a crée, Au Salvart.

Reprenant, comme il le dit lui-même, la forme donnée du haïku japonais, pour la détourner, en abandonnant notamment sa fixité métrique, Maurice Regnaut, dans les trois vers de ses Ternaires, et les trois parties qui composent ce recueil, répond au grand mystère de notre relation fugitive et transitoire au monde, celui comme éternel du ciel, de la mer, des arbres et des couleurs changeantes de la vie qui de partout manifeste sa présence, par une grande économie de parole. Trois vers par page donc mais qui se veulent chacun pris dans leur angle propre, tremblants et traversants. Jusqu’à dans la dernière partie qui les voit se resserrer sur la radicale puissance de l’amour.

dimanche 14 décembre 2025

ME DISENT LES CHOSES MUETTES. LES ISLES FORTUNEES DE ROBINET TESTART.


 

Le prénom Robinet serait un diminutif affectueux de Robert qui signifie gloire et renommée. Il n’est plus guère utilisé mais fut à la fin du XVème siècle le prénom d’un peintre enlumineur de talent, Robinet Testard dont j’ai pu en partie découvrir l’œuvre sur Gallica où se feuillettent librement quelques-uns des ouvrages par lui illustrés, tel le Livre des échecs amoureux moralisés, livre d’éducation princière, d’Évrart de Conty, médecin personnel du roi de France Charles VI, dans lequel le jeu d’échecs fait figure d’allégorie de la vie où chaque décision peut mener le joueur à la victoire comme à la défaite. Le verso du folio 136 de cet ouvrage qui en compte plus de 400 montre l’image étonnante d’une Proserpine quelque peu délabrée[1] se tenant devant la porte des Enfers représentée sous la forme d’une tête fantastique de hibou[2], à côté de son époux Pluton. Cerbère se tient à leurs pieds. Un lugubre concert monte des tristes personnages qui les entourent et que leurs instruments, harpes, psaltérion (?) n’empêchent apparemment pas d’entendre les ricanements diaboliques des démons occupés dans un coin à tourmenter les damnés. Je ne sais quel effet pouvait produire ce type d’image sur la sensibilité des gens de cette époque. Aujourd’hui elle ne nous retient plus que par son pittoresque. Et c’est ainsi que je la vois. Comme une image qui ayant perdu l’essentiel sans doute de son pouvoir tire en revanche son intérêt de l’attraction qu’exerce toujours sur nous ce passé autre qui nous fait signe d’entrer. Mais se dérobera toujours dans son entièreté à nos plus attentives et savantes interprétations.

vendredi 12 décembre 2025

POÉSIE DES IMAGES. JOUR 6. AVEC.

 

SIMON QUADRAT

J’aime bien chez ce peintre anglais, né en 1946 et tout nourri de peinture, la façon qu’il de renvoyer à la vie ordinaire, je veux dire commune, celle que l’on partage avec chacun, dans sa cuisine ou sa salle à manger, en marchant dans les rues pour se rendre au travail ou le dimanche poussant la promenade jusqu’au bord de la mer. Les choses toujours y sont non pas telles qu’on aurait pu les voir réellement ou les photographier, mais comme on peut les sentir dans leur présence toujours prête à s’absenter mais que la peinture retient comme une chose précieuse, touchante, du présent. Peut-être que Simon Quadrat n’est pas le plus grand peintre capable de nous le faire ressentir et que ses toiles nous en remémorent parfois d’autres plus considérables dans leur invention, leur nouveauté, mais l’artiste ici nous rappelle que nous existons bien, non pas immenses et forts ou comme esprits planant bien au-dessus de la réalité des choses, mais de plain-pied avec le monde, ses matières, avec les autres, à nos côtés.


mercredi 10 décembre 2025

POÉSIE DES IMAGES. JOUR 5. CAMPAGNES.



Aujourd’hui, au-dessus du toit des maisons, ce ne sont pas des cheminées d’usines qui se dressent. Les toiles de John Caple né en 1966 dans les Mendips, petite région de collines au sud-ouest de Bath, montrent une campagne profonde.  De maisons fortement blanchies, souvent isolées, au milieu d’arbres noirs, quand la saison s’avance à grands pas vers l’hiver et que diminuent les rouges clartés du jour. La peinture ici ne cherche pas le réalisme. Mais la présence. La présence de quelque chose, qui traverse le temps, nous rappelle, et nous fait habiter l’inquiétante étrangeté d’un moment suspendu bizarrement familier. Dans ces compositions d’apparence naïve, mais d’apparence seulement, c’est l’eau, celle des sources, des mares, des rivières, qui captent toutes les lumières. L’eau seule qui est mobile. Quand de la terre au ciel, les hommes devant leur maison, les fûts et les ramures dépouillées des arbres, et les collines au loin, dans leur ombre, font front. Se dressent. Et nous reviennent. Comme sourdes apparitions.

mardi 9 décembre 2025

POÉSIE DES IMAGES. JOUR 4. PAYSAGES.


 

Ce qui frappe dans les sévères mais élégantes compositions de Maurice Wade (1917-1991)  c’est l’absence totale non de présence humaine car les paysages qu’elles montrent sont des paysages très largement remodelés par l’homme, mais de tout personnage. En ce sens ses toiles ont quelque chose d’abstrait. Mettant en évidence essentiellement des formes stylisées que viennent renforcer des contrastes appuyés en même temps que subtils de couleurs. Pourtant les paysages que l’artiste nous montre sont bien reconnaissables. Ils sont ceux de sa région natale (Stoke-on-Trent) dont on identifie immédiatement les célèbres bottle-kilns (cheminées de poteries en forme de bouteilles ventrues) ainsi que des vues du Trent and Mersey Canal à proximité de Longport par où transitaient les matières nécessaires à l’approvisionnement de la célèbre manufacture de Wedgwood. Cette atmosphère de solitude quelque peu angoissante en même temps que sublimée, recueillie, comme celle d’un jour non pas d’avant mais d’après les hommes, où l’espace s’ouvre et s’offre, se duplique dans ses propres impassibles reflets, comme pour m’aspirer, n’est pas sans m’évoquer la force inquiétante des diverses versions de l’Île des Morts d’Arnold Böcklin.