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HARTUNG |
Est-ce le pré que nous voyons, ou bien
voyons-nous une herbe plus une herbe plus une herbe? Cette interrogation que s'adresse le
héros d'Italo Calvino, Palomar, comment ne pas voir qu'elle est une des plus
urgentes que nous devrions nous poser tous, aujourd'hui que, du fait des
emballements et des simplifications médiatiques souvent irresponsables,
risquent de fleurir les plus coupables amalgames, les plus stupides
généralisations et les fureurs collectives aveugles et débilitantes. C'est la force et la noblesse de toute l'éducation artistique et littéraire que de dresser, face à tous les processus
d'enfermement mimétique, la puissance civilisatrice d'une pensée attentive,
appliquée au réel, certes, mais demeurée profondément inquiète aussi de ses
supports d'organes, de sens et de langage.
Ce que nous appelons voir le pré, poursuit
Calvino, est-ce simplement un effet de nos sens approximatifs et grossiers; un
ensemble existe seulement en tant qu’il est formé d’éléments distincts. Ce
n’est pas la peine de les compter, le nombre importe peu; ce qui importe, c’est
de saisir en un seul coup d’œil une à une les petites plantes,
individuellement, dans leurs particularités et leurs différences. Et non
seulement de les voir: de les penser. Au lieu de penser pré, penser cette tige
avec deux feuilles de trèfle, cette feuille lancéolée un peu voûtée, ce corymbe
si mince …