jeudi 19 novembre 2020

FASTES ET AUTRES JOURS. JEUDI 19/11/2020. SUR LE DERNIER NUMÉRO DE CONTRE-ALLÉE. OLIVIER BARBARANT. LE POÈTE ET SES ÉMOTIONS.

Oui, l’émotion. L’émotion. Quand au bois par exemple il y a un oiseau. Que son chant vous arrête. Et vous fait rougir. Mais combien sommes-nous aujourd’hui à oser, mais aussi savoir, mettre en forme nos émotions. Les sublimer comme l’aura fait Rimbaud, en illuminations. Pour lui et pour les autres.

 

Ce n’est pas tout-à-fait d’émotion mais de sensiblerie, de sentimentalité, que part le texte que le poète Olivier Barbarant a placé, dans le dernier numéro de la revue Contre-Allées[1], dans la série intitulée par lui Un printemps divers. Réfléchissant à la triste situation dans laquelle, selon lui[2], nous nous trouvons plongés de ne pouvoir plus, sans ridicule ou sans honte, exprimer les mouvements, élans, entraînements, remuements de sensibilité qui nous traversent, renversent, en bien des occasions pour nous majeures de l’existence, il dénonce le caractère convenu de cette posture qui ne laisse finalement d’autre choix que de garder pour soi, sans en rien faire, la mémoire de ce qui nous aura ému.

 

Ainsi, « au poncif du larmoiement » écrit-il, ne pouvons-nous opposer que « le catéchisme de l’ironie ». C’est vrai que bien des confessions, bien des sentiments affichés ont quelque chose en eux de malpropres. Animés on le voit trop bien par le souci de l’image. Nourris de mauvaise littérature plus que de réalité. Mais diable ! comme l’écrit Paul Audi, dans un livre majeur, si l’esprit doit toujours continuer à jouer son rôle pour nous détourner des pièges de la barbarie, il est indispensable d’y associer « le cœur, si par ce mot l’on entend seulement la dimension de l’affectivité où se manifestent ce Jouir et/ou ce Souffrir en quoi se donne à sentir la passibilité même du corps de chair » qui est le nôtre[3].

 

mercredi 18 novembre 2020

FASTES ET AUTRES JOURS. MARDI 17/11/2020 : CADRER LA MORT !


Le confinement pourrait avoir cela de bon que me retenant davantage loin des destinations qui me sont toujours chères, il exalte le souvenir de ce qui m’y attache, ressuscite ainsi des joies passées qui autrement peut-être se seraient effacées recouvertes par le flux d’agitation de la vie ordinaire et les multiples tensions qui la tournent vers l’action et les temps à venir.

Me retournant ainsi vers un ancien Noël à deux pas de la Sint-Jacobkerk à La Haye je revois, je ne sais pourquoi, ces piles de fromages hollandais qui ne semblent vraiment délicieux que là-bas, appréciés dans la proximité des somptueuses natures mortes et des scènes de banquet anciennes qui forment un des trésors que l’on est venu admirer au Mauritshuis tout proche. L’une d’elles m’a toujours intrigué.


Ce n’est sans doute pas la plus belle de ce type de composition qu’il m’aura été donné de voir. Et j’en pourrais citer des dizaines et des dizaines de plus accomplies, de plus riches de sentiments et de plus audacieuses. Mais le tableau de Clara Peeters représentant précisément un plat empli des fromages que j’évoquais, accompagnés d’amandes, de figues, dattes et de bretzels, présente quelque chose à la fois d’évident et de mystérieux qui retentit tout particulièrement en moi. Je ne sais s’il s’agit de ces rendus de matière, le réalisme de ces surfaces de pâte durcie, craquée et qui un peu s’effrite, appartenant aux trois pièces de fromage que le peintre aura ici assemblées en masses lourdes et quelque peu terreuses. La sécheresse apparente des aliments superposés dans la partie gauche du tableau, jusqu’à l’assiette de beurre qui couronne leur empilement n’a par ailleurs rien qui fasse vraiment saliver. Ce n’est pas une question de gourmandise. Mais une question pour moi d’acuité. De profondeur. Car ce qu’on remarque tout de suite devant cet austère tableau ce sont les traces qu’auront laissé ici la vie. Le temps. Celui des serviteurs d’abord qui auront préparé ces agapes en y laissant les marques d’entaille de leur couteau. Celui de l’affineur ensuite dont on aperçoit le vide laissé par la tarière ou la sonde, sous le cercle rebouché du trou. Mais il y a autre chose. Ce tableau que le peintre aura signé, y inscrivant son nom sur le manche du couteau qui vient ajouter comme souvent dans ce genre de peinture la dimension du trompe-l’œil, contient encore un autoportrait. Là encore rien de bien révolutionnaire. Si ce n’est que la figure ici du peintre est quasi invisible. Rares en effet sont les visiteurs qui distinguent dans le couvercle en étain de la cruche en terre cuite, le reflet d’un visage de femme portant une coiffe claire.

lundi 16 novembre 2020

BONNES FEUILLES. L’ÂGE DU CAPITALISME DE SURVEILLANCE. UN LIVRE CAPITAL DE SHOSHANA ZUBOFF CHEZ ZULMA.

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Ce n’est pas parce que l’on se dit poète qu’il faut s’empêcher de réfléchir. Ce serait plutôt le contraire. Comme le disait un mien ami, déclarant peindre pour voir, j’écris pour penser, pour comprendre et saisir. Non pour exprimer des idées préalables. Mais je sais bien aussi à quel point mon intelligence et mon ouverture aux choses ont besoin de l’intelligence et de l’ouverture des autres. À quel point lire me nourrit. Et à quel point aussi il est nécessaire pour qu’une parole soit habitée, une intelligence éveillée qu’elles soient informées par autre chose que les communs clichés, les postures faciles, générés par les forces de plus en plus cyniques qui visent à prendre possession de nous.

C’est pourquoi m’importe de partager sur ce blog, des textes qui par leur puissance de pénétration m’aident à y voir clair, persuadé que ce qu’ils m’apportent ils peuvent aussi l’apporter aux autres. Ces autres comme moi que le mouvement général de la société vers de plus en plus de contrôle, de moins en moins de responsabilité, de plus en plus d’intelligence superficielle et narcissique, de moins en moins de solidarité vraie avec toutes les formes imprévisibles du vivant, consterne ou stupéfie. Quand il ne les brise pas.

J’entends souvent cette chanson : il faut savoir s’adapter, marcher avec son temps. Ne pas tourner le dos au progrès. Moyennant quoi il faut bien sous peine de passer pour un amish faire l’acquisition d’un téléphone intelligent pour être enfin partout joignable, communiquer avec des centaines d’amis sur tweeter ou Facebook pour remédier à l’isolement, tisser d’un clic des liens vers tous les bouts de monde où jamais on n’aurait cru aller, et puis naturellement, bourrer d’électronique sa voiture pour éviter les accidents… Certes. Les avantages sont nombreux à cette évolution que d’aucuns nous présentent comme un merveilleux accroissement de la puissance d’être. Et une nécessité. Et je sais que beaucoup s’ils murmurent contre la tension que génère l’incessante adaptation aux changements qu’on leur présente comme inéluctables, ne voient pas d’autre issue que de les accompagner.

Et c’est là que le livre de Shoshana Zuboff dont je recommande aujourd’hui, vraiment, la lecture, fait œuvre salutaire. Prolongeant de façon terriblement concrète les hypothèses avancées par Barbara Stiegler dans un ouvrage paru l’an passé « Il faut s’adapter » (Gallimard, Essais), ce livre montre que derrière ce qu’on cherche à nous vendre comme un impératif de nos sociétés dîtes complexes se cache une vaste entreprise de dépossession de nos libertés, conçue par un capitalisme totalement dévoyé, qu’elle appelle capitalisme de surveillance, qui, sous couvert de se mettre à notre service, s’enrichit des données qu’il nous extorque pour mieux les transformer par la puissance des intelligences artificielles, en programmes chargés non seulement de nous rendre esclaves du marché mais aussi d’imposer à l’espèce humaine dans son entier, les mécanismes de correction, de dressage qu’il aura concoctés pour édifier le type de société qui lui convient le mieux.


C’est que l’espèce humaine est imparfaite. Et que nombreux sont aujourd’hui devenus les sachants, spécialistes, ingénieurs, experts, qui prétendent savoir mieux que tous les autres, comment guider les masses nécessairement ignorantes et les réduire le plus possible à une forme supportable pour elles, d’inertie, de passivité. L’idéal qui les meut est celui d’un homme-machine, programmé, programmable qui se laissera piloter à coup d’applications et d’objets connectés de plus en plus subtils, de plus en plus efficaces. Ce cauchemar est en route. Et pour qu’il ne devienne pas un jour réalité il importe que nous luttions contre cette entreprise de domestication.

Le gros ouvrage de Shoshana Zuboff est de ces livres qui sont aussi des actes. Qui forcent l’attention. Transforment notre regard. Et du fait même qu’ils existent nous fournissent les armes nécessaires à notre libération. Des armes, des analyses, qui tout autant que la poésie, sont nécessaires, selon moi, pour nous défaire enfin, des systèmes invisibles qui nous oppressent.

 

samedi 14 novembre 2020

MORT DU POÈTE JUDE STÉFAN. LIRE SA LETTRE, MAGNIFIQUE, AUX « COLLÈGUES ».

Poème de J. Stéfan, gravure de Martine Rassineux 

 Chers collègues,
car deux d’entre nous sont déjà morts, comme nous disons en notre langage d’aveugle, morts autrement que nous, Salabreuil, Perros, j’eus de l’amitié pour eux, de la reconnaissance, de l’estime pour d’autres – mais que recouvrirait le terme impossible d’“ami” ? Qu’est-ce que la poésie en ce moment pour moi, pour nous, en partage ? On connaît la chanson : on apprend la mort effective par suicide, vieillesse ou cancer, à trente ou cinquante ou quatre-vingts ans du poète X qui avait publié trois ou cinq – c’est meilleur signe – ou cinquante recueils remarqués des trois cents amateurs parisiens ou étrangers : alors peut-être on fouillera dans ses traces pour trouver quoi ? de la vie, mais lui, l’était, la vie, peut-être, lorsqu’il y était, en elle. Entretemps comment donc avoir vécu, sans ou avec la poésie ? Vivre est un fait de prose et qui se suffit à soi-même : manger, dormir, marcher, parler, lire des journaux. On écrit à défaut, ou en outre, ou à côté de la poésie qu’on épouse parfois dans l’enfance, l’effusion corporelle, des instants de voyage et qui restent, la joie de disparaître. Il y a un désastre de la poésie des années 60-80, dont quelques rocs, quelques noms commençant par D. ou R. témoigneront aux mains des béats successeurs, tous les bricoleurs actuels – électriciens ou concasseurs, étoileurs de pages, aussi les éternels vieux sentimentaux radotant leurs émotions, ou les asphyxiés du verbe – eux, oubliés de leur vivant même, pâlis, effacés, dépassés. Or je ne suis pas de ceux qui continuent et mes vers ne dureront pas plus ni moins que ceux d’un “écrivant” : honteuse justification ! Non, une tombe gravée sera notre seul poème vrai : on s’incline, on lit enfin avec respect les dates et les noms. Certes on écrit - vit - aime ; je ne dissocierai pas ma mort de mes cris vifs; il n’est aucune poésie dans la naissance, cette expulsion au champ du pire, ce miracle pour sages-femmes et bêtasses – mais elle est tout ce qu’on invente après-coup, malade d’un désir. J’ai écrit de faux vers, parfois de beaux à l’ancienne, la métrique est pour les professeurs. Il nous faut être debout, nous chausser, nous savoir, croire en tel siècle : rude courage ! La poésie (re) commencera grâce à des gueux artisans sensibles qui n’auront pas plus la pudeur de se taire, on recommencera l’effort de Rimbaud et Denis Roche, par comble ! Un “jeune” poète aura toujours quarante ans. Souvent je suis dans l’impensé, ayant honte d’avoir vécu inacceptable, incapable de savoir quoi se rate dans l’usage de la langue, pris dans l’inguérissable manie de raturer le sens qu’on a mis partout, dans les cités, les rapports humains (il n’y en a que de sexuels), les destins, à me voir incapable de dormir innocent de mes rêves, à devoir deviner qui je marche, qui je suis, qui je parle. Donc je suis : c’est la conclusion; or ce n’était que le commencement. Heureusement l’univers n’a pas de sens, ni la mort, ni la nuit, ni la beauté, ni l’amour, ni donc la poésie. Oui, c’est vrai, je n’aurais voulu écrire que par tout cela effaré, si seul écrire me guérissait de moi-même. 
 
Extrait de Tombales, éditions Le Temps qu'il fait, 1983

 

lundi 9 novembre 2020

DÉCOUVREZ NOTRE CAHIER DE PARTAGES N° 1 CONSACRÉ À STÉPHANE BOUQUET.

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 L’œuvre poétique de Stéphane Bouquet est à coup sûr l’une des plus intéressantes et des plus fécondes du moment. En prise permanente et surtout souple, généreuse avec la vie elle ne fait l’impasse ni sur les émotions, les sentiments, les idées, ni sur les désirs, les rêves et les manques, les chances aussi qui, à chaque instant, accompagnent le mouvement tremblé de nos existences.

Lui consacrer, en cette période difficile de reconfinement, le premier numéro de nos petits cahiers numériques de poésies en partages, a valeur en quelque sorte de manifeste. Manifeste en faveur d’une littérature qui dans l’intelligence profonde qu’elle a de la vie se refuse au pur intellectualisme, manifeste aussi en faveur d’écritures qui se refusent à faire de l’art plutôt que de la vie leur objectif premier.

Les Cahiers que nous publierons ne chercheront pas à brosser un tableau exhaustif du travail des auteurs que nous choisirons. Ils seront avant tout conçus pour inciter à la découverte. Donner envie d’aller plus loin. De faire un peu plus connaissance. Sans s’interdire bien entendu d’offrir aux lecteurs « bénévoles » qui sauront s’y pencher, un choix suffisant de pages pour exciter leur esprit et alimenter leur sensibilité.

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POÉSIE EN PARTAGES !

 
Les découvreurs offriront à partir d’aujourd’hui, régulièrement, sous forme de Cahiers en partages, quelques-uns des textes qu’ils auront soit défendus déjà dans le passé, soit entretemps demandés à certains auteurs qu’ils estiment, pour élargir autant que possible le panorama qu’année après année ils élaborent de notre littérature actuelle en particulier poétique. 

Cela pourrait bien sûr n’être qu’un geste parmi d’autres, illusoire, vite emporté par ces flux incessants d’échanges superficiels, amoindris, auxquels la société numérique nous accoutume chaque jour davantage, mais peut-être que certains de ces textes seront, sinon « cette main fraîche sur quelque front » qu’espérait pour ses propres textes l’auteur des Poésies de A.O. Barnabooth, au moins pour ceux qui nous ferons l’amitié de s’y intéresser l’occasion de renforcer leur sentiment de l’entraînante nécessité d’avoir avec bien d’autres, un monde commun à construire et à partager.

 REMARQUE

Notre travail étant à l’origine destiné aux jeunes des collèges et des lycées ainsi qu’aux esprits curieux pas toujours bien au fait des particularités des nouvelles écritures contemporaines, nous n’hésiterons pas à faire œuvre légère de pédagogie et dans le même esprit d’encouragement à la découverte, à accompagner notre courte sélection de textes d’une iconographie et/ou de références culturelles et artistiques susceptibles d’en favoriser - moins par l’illustration que par le dialogue - l’approche, la résonance et le retentissement.

GÉNÉROSITÉ TOUJOURS DE LA POÉSIE : À LIRE SUR REMUE.NET, UN TRÈS BEL ENTRETIEN ENTRE SEREINE BERLOTTIER ET GUILLAUME CONDELLO SUR L’ŒUVRE DE SHARON OLDS.

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 Heureux d'avoir pu lire aujourd'hui le très bel entretien entre Sereine Berlottier et Guillaume Condello, ce parfait traducteur des Odes de Sharon Olds, dont j'ai pu dire dès sa parution à quel point elles me semblaient importantes.

Me préparant à mettre en ligne le premier Cahier de Partages que nous consacrons à Stéphane Bouquet, je suis frappé de voir à quel point d'ailleurs la plupart des termes employés par Guillaume Condello pour louer l'oeuvre de Olds, pourraient s'appliquer à l'auteur de Vie commune et de La cité de paroles.